vendredi 30 avril 2010

Instantané d'ailleurs - I

Essayons d'être original avec ce monument peu connu, jamais pris en photo (ou si peu), perdu dans une ville pas trop touristique...

Basilique du Sacré-Cœur, Montmartre (France, Paris, juillet 2009) (c) p.o.v.

"Mauvais garçons" de C. Dabitch et B. Flao

    Bien qu'étant amoureux de l'Andalousie, contrée qui m'a mis des claques à chaque fois où j'y ai laissé trainer mes yeux, j'avoue sans trop de malaise que le flamenco - fleuron de la culture de ces lieux - n'a jamais trop été ma tasse de thé... sans doute parce que cela colle trop à un cliché que l'on se fait sur l'Andalousie en particulier et l'Espagne en général et aussi parce que tout simplement ça ne me parle pas plus que ça. De fait, ce qui m'a fait m'intéresser à cette BD c'est d'abord le trait, le graphisme de Benjamin Flao qui est nerveux, à la fois dépouillé, crasse et aérien. Mais quelle bonne idée d'avoir acquis ce bijou !!


    "Mauvais garçons" nous compte sur 2 tomes la destinée de deux hommes, deux amis, qui vivent pour la passion du flamenco dans un petit coin d'Andalousie. Nous avons d'un côté Manuel, un déraciné qui a vécu en France quelques longues années pour revenir au pays ; de l'autre Benito, un gitan vrai de vrai. De manière presque caricaturale (mais toujours traité en finesse par Christophe Dabitch), nous suivons les tribulations de deux mecs paumés, épris de cet absolu sans concession, pour qui seul le flamenco reste l'unique Étoile du Berger. Par absolu on entend leur façon d'envisager le flamenco, qui doit rester cet art quasi ancestral, qui se vit plus qu'il ne peut se transmettre, qui s'attrape plus qu'on ne va le chercher. D'où le dégoût affiché des deux hommes face à l'éclosion de genres hybrides et putassiers tel le très en vogue "flamenco rock" (le débat est en effet très vivace en Andalousie sur le sujet). L'absolu aussi dans la passion amoureuse, à la fois formatrice et destructrice, l'amour fou des femmes, déraisonné au point de faire passer parfois le flamenco au second plan. La psychologie des personnages, sans être fouillée (et c'est un plus pour moi), est captivante dans ce sens où l'on perçoit bien cette opposition en filigrane entre un homme qui a connu un autre pays, qui a été loin, et un autre qui n'est jamais parti. Les incompréhensions sont profondes parfois entre les deux sur leur vision du monde (Manuel semblant plus "réfléchi" et moins abrupt que le sanguin Benito) mais ne pervertissent pas les liens amicaux.

    "Mauvais garçons" n'est pas une histoire sur le flamenco mais une histoire avec le flamenco... ce qui n'est pas tout à fait pareil. En effet, le flamenco loin d'être le propos de l'œuvre doit être davantage envisagé comme un décor, voire un "personnage". Il n'y pas, comme dans "Le rêve de Meteor Slim" par exemple, une visée totalement pédagogique pour nous apprendre les codes de cette culture très marquée. Non, tout est vraiment question d'ambiance, de "cadre" où le lecteur est plongé in media res dans les chants, les danses, les dialogues. Benjamin Flao réalise un vrai travail de virtuose sur ces scènes très connotées en mettant la fougue de son trait au service de cette atmosphère. Il y a, dans les dialogues notamment, une science du détail qui est plaisante ; les hispanistes apprécieront notamment les transcriptions en langue originale avec les traces écrites de la phonétique particulière des Andalous.
      "Mauvais garçons" fait donc, à mon sens, partie des chefs-d'œuvre. C'est l'histoire de deux vies, c'est l'observation objective de celles-ci. Oui, le scénario n'est jamais perturbé par les coups de théâtre ni une tension extrême... on n'y compte pas des faits, des événements, mais davantage un quotidien et la façon de deux écorchés vifs de le vivre, dans ce flamenco qui les construit et ces amours qui les bouleversent.

Florent Marchet - "France 3"

Florent Marchet (dont le timbre de voix rappelle celui d'Alain Souchon) a sorti un sacré album intitulé "Rio Baril" début 2007. C'est une sorte d'album concept, roman musical, qui compte l'histoire d'un village imaginaire "Rio Baril" à travers la trajectoire biographique - forcément imaginaire - d'un pauvre gars névrosé, de son enfance (glauque) à après ses trente ans. Rio Baril (intéressante juxtaposition du rêve induit par "Rio" et du moche induit par "Baril") sent bon le village de campagne, complètement perdu, typique de l'hexagone, un lieu empli d'ennui et d'anecdotes, d'hypocrisie, de ragots et de belles destinées, d'honnêtes gens et de gens malhonnêtes... un endroit qui mêlerait tout le malaise et le confort de l'enfance, un "chez soi" supposé rassurant mais dont on voudrait fuir. Florent Marchet a le don de raconter des histoires jamais pénibles, jamais ennuyeuses, avec cet humour parfois noir, très souvent 2è degré. Comme s'il rendait hommage à une sorte de culture, de cinéma social sonore, mais en s'en moquant très légèrement, avec cette distance élégante sur des sujets graves.


Le morceau "France 3" raconte l'histoire de ce mec, connu de tous dans Rio Baril, qui un jour pète les plombs, ce qui traumatise l'ennui-ronron du village. Les habitants du village ne lui pardonnant rien, prêts à le tuer... l'environnement qui l'a rendu fou lui met des coups à taire, lui faisant croire qu'il l'a chéri avant... héros de l'équipe de foot locale jadis, il est répudié...

"On a parlé de toi hier soir, c'est dingue
Au JT de France 3, une histoire de flingue
Pourquoi t'es revenu ?
J'y crois pas, ça décoiffe
Le bordel dans la rue
Et tous ces photographes !

J'ai beau faire un effort
Mais qu'est-ce qui t'as pris
Le cœur qui se perfore
Un quart-d'heure de folie
A deux jours de Noël et dire qu'il faisait beau !
Combien de décibels ont boxé ton cerveau ?

Je ne veux pas te parler, tu dois me comprendre
Es-tu vraiment aussi cinglé qu'ils le prétendent ?

Ils ont parlé de toi, de ta course, de ta fuite
Au JT de France 3, que tu roulais trop vite
La bagnole défoncée, le flanc dans le fossé
Plus de peur que de mal
Ils t'ont eu, animal !

Apeuré, menotté, déçu d'être vivant
Tu as toujours été un bien mauvais perdant
Ici on t'aimait bien, rappelle-toi la finale !
Ça fait un mal de chien ton nom dans le journal

Je ne veux pas te parler, tu dois me comprendre
Es-tu vraiment aussi cinglé qu'ils le prétendent ?

On en parle partout dans le nord du pays
As-tu pensé à nous, à ta femme, tes amis ?
Dire qu'il aurait suffi d'une montre en avance
D'un job à la mairie ou d'une panne d'essence !

Je ne veux pas te parler, tu dois me comprendre
Es-tu vraiment aussi cinglé qu'ils le prétendent ?
Je ne veux pas te parler, tu dois me comprendre
Es-tu vraiment aussi cinglé qu'ils le prétendent ?

Ici on t'aimait bien, un sacré joueur de foot !
Ça fait un mal de chien
Allez, va te faire foutre !!!
Ici on t'aimait bien, un sacré joueur de foot !
Ici on t'aimait bien, ici on t'aimait bien."

jeudi 29 avril 2010

Instantané de Touraine - I

Le célèbre château d'Azay-le-Rideau, à 15 minutes de chez moi... (France, Indre-et-Loire, avril 2009) (c) p.o.v.

Il fait chaud



Ben ça y est, la température grimpe, au-dessus de 25° depuis quelques jours. Il se trouve que je n'aime pas la chaleur. Je la supporte mal, pour moi la température idéale se trouve un peu au-dessous de 20°. Ce qui est marrant c'est que lorsque l'on explique ça aux autres, il y en qui sont presque scandalisés et qui pensent que l'on aime uniquement le gris, la pluie et le brouillard. Pas du tout, j'aime quand tout est ensoleillé mais je n'aime pas la chaleur.

mercredi 28 avril 2010

"The light at the end of the tunnel is a train"

Nouvelle compo perso, pas forcément finie.


La seule lumière au fond du tunnel est celle du train que l'on va se prendre en pleine gueule.

Instantané grenadin - IV

Du côté de Ganivet et les quartiers chics, ce vieux couple, centre-ville moderne de Granada (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

Expérience - "Aujourd'hui, maintenant"

Expérience est le groupe de Michel Cloup, ex-membre de Diabologum (dont vous pourrez trouver un article sur l'album "#3" > ici). Les ingrédients du monde de Michel Cloup sont des sons rock (guitares...etc.), des paroles non-chantées qui traitent de la réalité d'un quotidien difficile, parasité par le souvenir d'un avant meilleur et dans une utopie sans cesse frustrée à rêver de futurs glorieux. Ainsi beaucoup de morceaux du groupe tournent autour des illusions perdues, mélanger à ce besoin positif de révolte. C'est le constat paradoxal que les choses ne seront sûrement jamais plus roses mais qu'il faut continuer à espérer. C'est une revendication de la part de jeunesse et de révolte en nous qui se meurt mais qui se débat encore. C'est reconnaître l'échec en le refusant sans cesse. "Aujourd'hui, maintenant" est le premier titre du premier album post-Diabologum du nouveau groupe de Cloup, sorti en 2001, intitulé... "Aujourd'hui, maintenant" !




"Tu te souviens de nous, étudiants
Je veux dire "inscrits" pour la sécurité sociale et les tarifs réduits
De nos 30m² pour 1420 Francs
En prime le papier-peint pourri qui fout le camp
De ces soirées interminables
Des spaghetti pour 10
Des tâches de vin sur le canapé
Je passe les cendriers ?

Tu te rappelles la distribution des prospectus
A l'entrée du parking
"Promo sur les autoradios"
De ces gamins qui démarraient des BMW
Sans en avoir les clés
Puis d'un signe de la main
"Dégagez !" ?

Qu'est-ce qu'on est con à 20 ans
C'est clair
Mais quel plaisir on y prend !
Tu te rappelles ?
Toujours à contredire
Nous deux contre la terre entière
Ce qui me rassure
On est capables d'en faire autant

Aujourd'hui, maintenant
Aujourd'hui, maintenant, maintenant

C'est clair
On a aussi pris de grosses claques
De celles qui foutent en l'air, qui marquent
De celles qui font du mal aux convictions
C'est sûr
On n'a pas été gâtés
Regarde ce qu'ils nous ont laissé
De vieux restes d'idéologie
Qu'on a toutes vu se planter

D'entrée on était vaccinés contre l'espoir naïf
L'optimisme creux, les lendemains qui chantent
Les jours heureux
On n'a pas lâché l'affaire pour autant
Il y a encore plusieurs sujets sur lesquels
On est restés intransigeants
On rêvait de dangers permanents
De prises de risque perpétuelles
Et quand vient la peur de la routine
Des habitudes
Au quotidien, la lassitude
J'ai envie de te dire
"Regarde : on est vivants !"
J'ai l'impression que ça suffit
Pour faire de nous des débutants
Il y a tant de choses que nous n'avons pas vues
Tant de choses que nous n'avons pas encore vécues
Ensemble
ou séparément
Ensemble !

Aujourd'hui, maintenant
Aujourd'hui, maintenant, maintenant !
Aujourd'hui, maintenant
Aujourd'hui, 
Maintenant !"

Instantané grenadin - III

Une place non loin de la faculté de droit de Granada (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

mardi 27 avril 2010

Instantané grenadin - II

Centre-ville de Granada (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

Encore un essai de techniques mixtes entre peinture digitale et photo pour cette scène de rue à Granada.

Là où est né l'hiver

 Étang de la Mer Rouge (France, Indre, janvier 2008) (c) p.o.v.

Début 2008 au bord des étangs, nombreux en la région, les balades solitaires ressemblaient à la découverte du pays où était né l'hiver. Les arbres déshabillés par l'absence de soleil avaient entamé cette mutation étrange qui transforme les branches en longs bras squelettiques. A leurs extrémités apparaissaient des mains de bois, décharnées, tordues par des douleurs inconnues, poignées de doigts sans ongles. Cet hiver couvrait la nature d'un dépouillement indécent, faisant tomber les masques des lieux. Aidé par un automne qui avait fait tomber les feuilles et rougir le sang, il s'abattait avec détermination sur la campagne. Les étangs étaient mis à nu dans le grand rien des eaux qu'ils enserraient, sans plus aucun repère vert qui filtrait la lumière propre à leur renaissance. Contraints au silence, ils tendaient un voile d'eau désespérément calme qui semblait détenir le pouvoir d'absorber tous les bruits et de taire l'excentricité des pensées. Sans doute pour toutes ces raisons, se promener en de tels lieux renvoyaient à une quête de se dépouiller soi-même. C'était autoriser la saison à prodiguer sa magie noire pour extraire en nous tout ce que l'on croyait vouloir garder.

"Les terres brunes"

Penmarc'h (France, Finistère, juillet 2009) (c) p.o.v.



"Des terres brunes, j'ai voulu
J'ai voulu ne garder
De souvenance aucune.
Mais
C'étaient des terres humides
Qui s'accrochaient aux pieds :
Même au-dessus du vide,
Elles restaient collées.

J'étais un écolier
Et l'école était brune
Comme la terre accrochée
J'ai voulu n'en garder
De souvenance aucune.

Mais le sol peut trembler,
Disparaître la lune,
Et tout se retourner,
On trouvera collée
Sous mes pieds la terre brune.
"
(c) Dominique A sur l'album "Auguri" (2001)


Mes essentiels : Diabologum - "#3" (1996)

Ah... j'étais jeune, j'étais pas beau. 19 ans, je sentais le sable tiède un peu mouillé. Les cheveux pas dans le vent et plus toutes mes dents déjà. C'était 1996, on était encore au début des années Chirac, les jours étaient aussi marrants que les blagues d'Alain Juppé. Une espèce de morosité s'installait dans le peuple de gauche et un peu partout ailleurs aussi. Grèves, manifs, "droit dans mes bottes", "dans ce pays, une fracture"... les JO d'Atlanta, licence d'espagnol, j'arpentais les bars avec ma pote Delphine, soirées avec Isabel...etc.





1996 : l'année de sortie de "#3 - ce n'est pas perdu pour tout le monde" des rigolos Diabologum... enfin, rigolos comme des blagues de Juppé quoi... je me rappelle avoir écouté cet album rapido dans un magasin "Gibert" (sur un "point écoute" avec les casques pourris reliés par des flexibles de douche) du centre-ville pictave. La pochette bien grise m'intriguait, je ne connaissais Diabologum que de nom et je m'attendais à du rock péchu facile avec un nom de groupe pareil... pendant ce temps-là j'avais un pote qui ne trainait que dans le rayon "Metal" et que ça allait lui prendre des plombes pour choisir un de ses énièmes albums de merde. Je laissais donc trainer mes oreilles sur cet album crasse comme une mine à la Zola... et la première écoute a été un coup de grisou ! Je n'ai pas vraiment aimé, je trouvais ça bizarre... je faisais défiler les titres sur le "point écoute" en me disant "bordel, c'est quoi ce truc ?". Mais je ne sais pas, même sans trop aimer, j'ai acheté le CD... la connerie vous pousse parfois dans vos derniers retranchements, lâcher 110 francs de l'époque pour un truc que l'on n'aime pas spécialement. Comme il m'était arrivé de payer un café à un mec que je ne pouvais pas sentir. Par snobisme anticipé je devais me dire que ça faisait classe d'avoir un ovni dans sa discothèque ou, au pire, un frisbee de rechange pour les vacances estivales. Puis sortir dans une conversation musicale "arf, ça fait penser à du Diabologum les paroles...là", je trouvais que ça avait son petit cachet.


Conscient d'avoir fait une belle bêtise, j'ai tout de même voulu explorer les limites de mon masochisme à écouter plusieurs fois ce carbone sonore. Qu'y avait-il à en dire ? J'étais pour le moins circonspect... déjà les mecs ne chantaient pas. Des deux voix que je distinguais (Michel Cloup et Arnaud Michniak), pas une seule ne me parlait vraiment... elles étaient d'une banalité affligeantes dans le meilleur des cas, d'une monotonie autiste froide pour le pire et ne produisaient donc aucun effet prosodique ou mélodique. Au service des paroles sans doute... puisque pour parler des paroles, moi qui me croyais cérébral (Kellogs ou Chocapic), j'ai tout de suite pigé que je n'étais pas assez fourni en neurones ne serait-ce que pour accéder au sens vaguement général des morceaux. "De la neige en été", un titre beau comme le pire de cet ignoble épagneul italien nommé Cocciante qui prend de stupides coups de soleil, commençait avec ces mots tonitruants "Quand j'ai ouvert les yeux, le monde avait changé, au milieu du mois d'août je crois qu'il a neigé". Là, on a envie de se tirer une balle et de crier "putain les intellos à la con, vous faites chier avec vos concepts !". Parce que ce lyrisme de béton, je n'y comprenais rien, d'autant plus qu'il était sous-tendu par un capharnaüm de guitares saturées qui partaient dans tous les sens. On y était, en plein dedans, dans le cliché de musique pour étudiant de philo à discuter de Bergson et Hegel entre deux gorgées de pineau des Charentes. "365 jours ouvrables", un autre morceau de ce truc sorti par Diabologum, nous prévenait dès le titre qu'on allait se marrer et parler amour-passion... méli-mélo de phrases mystérieuses "échange chef d'Etat contre prophète, signe incurable n°1 du service après-vente..." ? Huh ? Et le Michniak qui "chante" là-dessus a en plus l'outrecuidance de ne rien trop cacher de son accent toulousain.


Les premières écoutes sont traumatisantes si bien qu'on devrait les interdire pour directement passer à la deuxième écoute voire la troisième. Ouep, parce que cet album de Diabologum, c'est un marathon, un effort à fournir pour ne pas se mettre de trop grosses claques à son esprit de tolérance. Tout est codé, tout est codifié et tout est si différent. Les compositions sont noires et tendues, emballées souvent dans des riffs de guitare qui hésitent entre dissonance et veine rock ; puis un jour on arrive à déchiffrer ce code, on se fait enfin un peu vainqueur de ce que l'on écoute... et quand la révélation se fait à vous, tout devient prodigieux. "#3 - Ce n'est pas perdu pour tout le monde" est un album sur l'air du temps même si celui-ci est vicié. Il magnifie la peur, l'angoisse, la grisaille à coup de paroles définitives que l'on reçoit comme des gifles sèches. C'est la description d'un quotidien en décrépitude, une sorte de grande métaphore journalistique des jours qui s'écoulent au milieu des années 90. Toutes les peurs, toutes les rages rentrées, sont inscrites dans le dédale des compositions, dans la façon de Michel Cloup de déclamer avec distance les pesanteurs, dans la façon d'Arnaud Michniak de scander autoritairement les anxiétés. Parfois le propos peut paraître nihiliste comme dans le saisissant morceau "Il Faut" ("on dit que l'art est mort, mais il ne l'est pas encore, il faut le tuer, les choses seront plus claires, on saura mieux ce qu'il nous reste à faire"). "365 jours ouvrables" ne dresse pas un portrait si malhonnête d'une génération qui croit qu'elle va se perdre à peu près à cause de tout (SIDA, précarité sociale, méfiance vis-à-vis de la politique, de la chose religieuse...). L'album a beaucoup à voir finalement avec une tradition hip-hop/rap au niveau des ressentis, des malaises mais sous une forme éclatée, "rockisée". La façon de procéder rappelle énormément ce que quelques années plus tard on appellera "slam". Pour ceux qui connaissent l'œuvre des deux complices têtes pensantes du groupe Cloup et Michniak (partis dans des projets personnels après le split du groupe) on peut dire que cet album est la parfaite symbiose, synthèse, des deux esprits : l'attrait du quotidien pour Cloup, le sens du grave de Michniak. Enfin, l'album vaut aussi beaucoup d'être écouté pour ce morceau instrumental (construit autour du riff de "Pea" du groupe Codeine), "La Maman et la Putain", qui accompagne le monologue du film de la nouvelle vague de Jean Eustache qui porte le même nom. Jamais monologue de film n'a été aussi bien "mis en scène" par la musique qui souligne toute la tension, la sensibilité, contenue dans les mots qui arrivent à nos oreilles.


C'est avec ce genre d'album que je me dis que la musique est aussi affaire de patience, d'apprivoisement mutuel entre l'artiste et son auditeur. Si je m'étais avoué vaincu dès les premières écoutes, si je n'avais pas eu ce minuscule éclat de curiosité, je serais passé à côté de quelque chose d'unique, de vraiment "beau"... et accessoirement sans doute passé à côté des œuvres futures de Cloup (avec son groupe Expérience) et Michniak (en solo ou avec Programme)... quel gâchis c'eût été, non ? J'ai toujours essayé de "vendre" cet album à mon entourage, qui, comme moi à la première écoute, reste très circonspect quant à mon enthousiasme et prêt à me taxer de "putain d'intello à la con qui fait chier avec ses concepts !"... hé hé...

lundi 26 avril 2010

Sous un ciel lait d'argent

 Plage bretonne (c) p.o.v.

Le ciel était un lait d'argent visité par les nuages discrets, détendus, qui semblaient supporter tout son poids. Quelque chose en nous, sûrement, voulait qu'il se perce pour s'alléger mais aussi répandre un peu de sa magie humide sur le sable, pour entrer en dialogue avec sa presque jumelle flaque mercure dans laquelle il se reflétait. La plage imitait le calme de l'eau. Omnisciente et cachée, une brise soufflait des replis sur la mer qui, à son tour, froissait dans une respiration continue le tissu de sable. La plage était alors un journal d'empreintes du vent dont seul la sérénité du moment pouvait déchiffrer les cantiques. Les pays au loin n'étaient réduits qu'à l'expression indécise d'une ligne dégrossie, de traits désajustés qui raturaient ou le ciel, ou le sol. Ils étaient les intrus et les étrangers du paysage, tout autant que nous pouvions l'être. Après tout nous étions terriens et terrestres, de la caste inférieure que composent les choses qui existent par rapport à la noblesse de celles qui s'imaginent. Au milieu de tout cela, dans cet apaisement qu'offraient l'immensité, la profondeur, seule la discrétion de ce que nous ne pouvions être eût semblé rendre grâce au moment. Loin de tout, hors de tout, loin de nous, hors de nous.

Luis Francesco Arena - "Chess in the abyss"



"Chess in the abyss" est le troisième effort de Luis Francesco Arena qui, derrière ce pseudo hispanisant, est un gars bien de chez nous car il répond au prénom de Pierre-Louis même s'il chante en anglais. Mon premier contact musical avec ce monsieur s'est fait il y a quelques années dans la bonne vieille salle du "Confort Moderne" de Poitiers en première partie du concert de Syd Matters auquel j'avais assisté avec un ami. Un set, si je me souviens, d'une sobriété et justesse qui m'avaient tapé dans l'oreille, le bonhomme étant accompagné de sa guitare folk et d'un comparse au violoncelle. C'était de la folk incarnée, aux mélodies tire-bouchonnées avec cette voix perçante. J'avais écrit, dans mon cerveau qui me sert de carnet, de suivre le "folkeux".

Quelques années plus tard, me revoici en connexion avec l'artiste pour la sortie de ce nouvel album. Les précédents correspondaient à ce que j'avais vu en concert avec de vrais petits bijoux qui côtoyaient des titres que les méchants appelleraient "de remplissage". Mais la verve, la sensibilité/subtilité était déjà là, il va de soi. "Chess in the abyss" offre douze pièces d'une "fort belle tenue", tout en cohérence. Déjà - ce que les observateurs avisés de la discographie de ce faux espagnol auront remarqué - on apprécie l'arrivée de percussions qui ne viennent jamais dénaturer pourtant la finesse et légèreté majoritairement acoustique des compositions ; en effet, loin d'alourdir le "propos" musical elles sont là pour trancher un peu cette émotion, y apporter une ponctuation "éclaircissante" et rendre aussi grâce aux virages astucieux des mélodies. Chez Luis Francesco Arena, en effet, les airs fonctionnent comme un jeu de portes. On se laisse embarquer sur un air jusqu'à ce qu'un accord viennent perturber le cours des choses et nous ouvrir quelques petites possibilités réjouissantes. L'ennui qui peut parfois envahir les esgourdes d'un auditeur distrait de folk ne pointe jamais son nez. A côté des percussions apparaissent aussi de nouveaux instruments (à côté du chéri violoncelle) comme le piano ou les cuivres (sur le très beau "Blue-nile slumber" par exemple), pour encore donner un peu plus de contour expressif aux chansons. 


L'album, comme pris dans une légèreté aérienne, fait loi des instants "entre deux". Sitôt l'on se prend à penser que telle chanson verse dans le mélancolique ("Walk and reveal"), la noirceur se drape immédiatement de teintes lumineuses, brillantes. L'effet inverse peut se produire lorque que sur une entrée en fanfare, ("Black lemonade") les éclats arrivent joliment à se tamiser... Mais toujours en grâce et avec cette grande légèreté, jamais Luis Francesco Arena n'utilise les artifices et artillerie lourde du sentimentalisme, comprenant sans doute que la musique est moment qui passe, pas une leçon de choses. En même temps, cet album incrusté de vrais morceaux, fait penser à beaucoup de choses, à des choses qui restent collées parfois à notre fonds musical personnel (on pense à Tim Buckley sur certains morceaux) mais sans jamais tomber dans une forme de plagiat non assumé, d'essai raté de s'inscrire dans un mouvement. Il y a parfois de vrais moments de rêveries, ce que d'aucuns appelleront parfois psychédéliques ou pas, tels "The whale's womb" ou "Into the rain" et d'autres moments plus terrestres, plus nerveux (mais encore en légèreté... j'insiste !) comme ceux offerts par le magnifique "Red-handed".


"Chess in the abyss" est un album à poser sur les oreilles de ce que la grandiloquence appelle "âme en nous", cette chose insondable qui commande des ressentis irréels mais vrais.

dimanche 25 avril 2010

Instantané grenadin - I

Gran Vía de Colón, Granada (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

Premier envoi d'une série d'ambiances grenadines qui va forcément être longue vu que j'ai énormément pris de clichés de la ville... j'essaierai d'avoir, comme je l'ai expliqué auparavant, d'en avoir une vision personnelle, pas forcément la plus réaliste.
Toujours à la recherche de traitements nouveaux pour bidouiller mes photos, je tente une technique mixte entre photo et peinture digitale. Le rendu me plaît assez même si je reste convaincu que ça ne convient pas à toutes les prises de vue.

Ruban d'automne

 
Chinon (France, Indre-et-Loire, novembre 2009) (c) p.o.v.

L'automne est forcément une saison de choix pour tous ceux qui aiment prendre des photos... depuis les ruines du château de Chinon, on pouvait apercevoir la route et beaucoup d'arbres multicolores, des bouquets disparates seulement coupés par le goudron de la route (j'ai évidemment forcé le trait sur les couleurs et ajouté un peu de flou pour "ambiantiser" l'image).

samedi 24 avril 2010

"Les plus belles lettres du professeur Rollin" de François Rollin

"37

Lettre amère à Sophie


Chère, mais quelque peu dévaluée, Sophie

C'était il y a vingt-trois ans, jour pour jour. Nous marchions main dans la main, sur la plage de Biscarosse, devisant librement de sujets divers et passionnants. Vous étiez rayonnante, je crois que je n'étais pas en reste, et n'importe quel observateur un tant soit peu avisé aurait diagnostiqué, en nous voyant, la naissance d'une idylle exceptionnelle et durable (de lapin).
Et puis, au kilomètre 3, sans que rien ne le laisse prévoir, et alors que nous soupesions l'influence d'Érasme sur son siècle, vous avez déclaré : "C'est moi ou ça sent la merde ?" Je ne dis pas que vous n'étiez pas dans le vrai, olfactivement parlant, mais, ce disant, vous nous ramenâtes brutalement à la réalité prosaïque et impotente que nous nous étions si opiniâtrement appliqués à fuir.
[...]"

début de la lettre 37 de Les plus belles lettres du professeur Rollin publié chez Points dans la collection "Le goût des mots", pour la modique somme de 6,50 euros.

Depuis que je suis gamin, je vénère François Rollin... un humoriste très lettré bien plus drôle que le Général de Gaulle (même si, avouons-le, à sa décharge le Général n'était pas officiellement un humoriste). Je me rappelle ses interventions dans la série "Palace", c'était ma séquence préférée (avec les "Brèves de comptoir" déclamées par Carmet), j'étais tout jeunot mais je me régalais de son humour si particulier... ce mec était capable de tenir des demi-heures entières à disserter sérieusement, dans un français savant, sur des sujets complètement loufoques (dans un de ses spectacles il nous "aide" à retenir le numéro de notre carte de crédit à travers ce qu'il appelle des "astuces"... astuces évidemment impossibles à appliquer mais expliquées très pédagogiquement à l'aide d'un rétroprojecteur !). C'est l'humour absurde, la dérision, porté à son plus haut degré, le plus jouissif. Rollin ne raconte jamais d'histoire ni de situation, mais commente sans cesse ce qui peut être commenté sur celles-ci, et ça part dans de vrais délires de psychopates. Il a un vrai amour des mots, un peu comme Devos mais dans un autre genre. Il aime les mots compliqués et embrouiller son auditoire en le torpillant de détails incongrus.


Les plus belles lettres du professeur Rollin est un "recueil" de modèles de lettre (59 au total) sensées nous aider dans pas mal de situations gênantes... exemple : "Lettre à une marmotte pour lui faire savoir qu'on ne s'étonnera pas qu'elle ne réponde jamais" ou encore "Lettre à une femme avec laquelle on a passé une nuit et c'était chouette mais c'était un peu n'importe quoi mais c'était chouette" ou encore "Lettre pour entamer une partie d'échecs à qui perd gagne"...etc. Les lettres sont en général très courtes, savoureuses et surtout le prétexte à de succulentes notes de bas de page qui sont plus longues que les lettres... là Rollin donne pleine mesure à son génie fou, à son érudition également. J'ai appris un bon nombre de mots en lisant cet ovni (qui savait que "pultacé" signifiait "qui a l'apparence, la texture d'une bouillie ?"), il les explique toujours en contexte... mais dans un contexte de fou furieux ! C'est un des rares auteurs pour lesquels j'arrive sans peine à dire que l'on peut réellement apprendre des choses en se pissant dessus de rire. Et pourtant en ce moment c'est pas forcément simple de me faire marrer. Bref, une lecture indispensable à mon sens en cas de secousses. A l'intérieur de ce que j'appellerais bien ce "vadémécum indispensable", il vit comme une constante foire au jeux de mots, à la dérision et au savoir.

La photo et le "moi je"

Ce qui m'a poussé à faire de la photo ce sont tout d'abord les mots passionnés d'un collègue de boulot, Loick - l'homme qui monte dans les bus dès qu'il en voit, lorsque j'étais surveillant dans un collège rural. La photo était pour lui une passion sereine, qu'il exerçait déjà sur un Minolta reflex argentique (qu'on avait eu le malheur de lui voler à Barcelone si j'ai bonne souvenance), très fan de la technique photographique, à la fois au niveau de la prise de vue et du matériel. Il en parlait sans jamais être pénible ce qui relève de l'exploit quand quelqu'un vous parle d'une passion qui vous est étrangère, je ne le remercierai jamais assez de ne pas m'avoir pourri les oreilles ! A l'époque, très sincèrement, à part avoir pris mes nièces en train souffler sur leur gâteau d'anniversaire avec un appareil jetable ou des photos souvenirs de soirée, comme ça, vite fait, je n'avais aucun contact avec la photo. Je n'avais pas du tout la culture de cet art, je ne connaissais pas les grands maîtres (hormis les très grands noms type Doisneau, Cartier-Bresson...etc.). Aujourd'hui encore j'avoue ne pas être au point avec la tradition, l'histoire, de la photo.

Cela dit j'avais toujours eu envie de faire des choses en rapport avec les arts graphiques mais mon côté extrêmement maladroit, peu précis, m'empêchait de tenir correctement un crayon, un pinceau... ce qui a toujours été une vive frustration. Je me suis mis à la photo "un peu beaucoup" pour combler ce vide de mon incapacité à dessiner. Quand j'étais môme, comme beaucoup d'entre nous, je passais des heures entières à dessiner... avec patience mais "gauchement avec ma main gauche" (de gauchiste ?). J'adorais ça même si le résultat de mes efforts n'avaient rien à faire pâlir d'admiration mon entourage. Comme j'étais terriblement brouillon, je n'arrivais jamais à obtenir ce que j'avais pourtant clairement en tête, ce qui avait le don de m'agacer. Au collège, je me prenais toujours des sales notes en dessin alors que je pouvais passer des heures avec plaisir pour essayer de faire un truc sympa. A côté de moi mes petites camarades passaient juste 10 minutes sur leur Canson et créaient des merveilles ! J'avais envie de leur mettre des châtaignes, jaloux que j'étais de leur don. Aujourd'hui encore, je me dis qu'un jour, à force de persévérer, j'arriverai à dessiner quelque chose de reconnaissable et de pas trop honteux ! Je crois qu'il faut un déclic en somme, un truc à comprendre que je n'ai pas encore compris !

Le Canon G3 (qui n'était pas du tout de la camelote !), mon tout premier appareil photo.


De fait, un peu par hasard donc, la photo a comblé le vide "artistique" sous-jacent. Un jour je suis allé m'acheter un appareil photo numérique, juste comme ça, pour en avoir un et me dire que je pourrai commencer à prendre 2 ou 3 choses en photo. J'ai commencé début 2004 à fréquenter une communauté artistique sur internet (Deviant Art) où d'emblée j'ai publié mes premiers "essais" histoire de me frotter un peu aux autres... c'était évidemment pas très convaincant au départ, parce que je prenais tout et n'importe quoi en photo et que j'en faisais tout et n'importe quoi aussi. Mais je me donnais du mal à déclencher dans tous les coins sans vraiment m'interroger sur les règles de l'art, sans me poser ni essayer - par exemple - de comprendre les techniques de base pour avoir une photo juste bien exposée, bien éclairée. J'ai pas mal tâtonné mais je me suis pris vraiment au jeu. Le truc qui me faisait mal c'est quand je comparais ce que je faisais aux travaux des autres, ça me mettait une claque ! Cela m'a quand-même aidé de scruter les travaux des autres pour essayer d'en trouver une logique interne et peut-être des recettes universelles de ce qui pouvait être esthétique ou non.

Voilà ce que j'étais capable de faire au bout d'un an de pratique (2005)... cadrage "étrange" (pour pas dire insignifiant), traitement "à la truelle" façon maquillage de vieille prostipute... mais j'étais fier. Je n'arrive pas à trouver une photo de mes tout débuts... tant mieux !

Puis à force de côtoyer virtuellement des artistes en herbe ou confirmés, j'ai commencé à "chopper le truc" comme on dit. Au départ, c'est normal, on essaye un peu de copier ce que l'on a vu ici ou là... mais l'humilité nous apprend qu'une copie ne reste jamais qu'un clone raté et détestable de ce que l'on chérit. Cependant il est difficile de se détacher complètement de ce qui nourrit notre regard. Malgré tout, au fil du temps, on arrive à se défaire un peu de nos envies de plagiaires pour trouver une sorte de chemin intérieur, qui s'impose à nous, une façon de faire, une façon de voir, une façon d'envisager les choses et le monde qui nous soit personnelle. En fait, ça vient naturellement, sans qu'on ne pose mille questions d'ordre technique voire idéologique. Peu à peu je me suis senti évoluer vers quelque chose qui me ressemblait mais que je ne me suis jamais imposé à moi. Je ne me suis jamais dit "tu dois faire ça pour arriver à ça" en matière de photo.

Ce que j'arrivais à faire après 2 ans (2006) sachant qu'à la toute fin 2005 je me suis acheté mon premier appareil reflex, le Canon 350D qui allait m'accompagner 4 ans... à cette époque, je "salissais" volontairement et systématiquement mes photos avec des textures car j'avais vu ça chez quelques artistes et ça m'intriguait. Pendant un an je n'ai fait quasiment que ce type de traitement même si j'affinais vraiment mon travail, ma technique et mes cadrages (enfin, je crois !).

Alors dans mon approche, moi je pense sincèrement qu'au final je ne fais pas de la photo mais des images. Pour plusieurs raisons : je n'ai sûrement pas le bagage technique suffisant pour me contenter de prises de vue brutes et tout de suite esthétiques. Si je comble peu à peu mes carences techniques, si je me sens de plus en plus capable de faire de la photo "naturelle", je lutte contre ça. Ensuite pour moi la prise de vue ("prendre la photo") n'est qu'un simple point de départ vers mon plaisir artistique. Parfois je dirais même que c'est un prétexte. La photo que je prends n'est qu'un "fusain" imprécis de l'objet final que je veux rendre.
D'où mon côté assumé et revendiqué de retoucher les photos et d'une façon qui permette sans aucun doute de dire : "il l'a retouchée celle-ci". Pour moi ce n'est pas une honte puisque la retouche, le "traitement", la postproduction, d'une photo montre justement mon intervention personnelle dans le processus, ma vision des choses. Quand je visite des lieux la meilleure façon de me les approprier peut-être reste ma vision personnelle parfois en total décalage assumé avec la réalité des lieux. Je dis souvent que, par exemple, peu m'importe de prendre une photo de la Alhambra de Granada si je n'y mets pas un peu de moi-même dans l'image finale. En effet ce monument connu de tous a été pris en photos des millions de fois par des amateurs ou des spécialistes qui ont déjà parfaitement rendu la "réalité" des lieux. Mon but à moi c'est de me demander comment cette Alhambra sera mienne, dans mon espace esthétique à moi, pas celui que je n'arriverai jamais à copier. 

Je vais donner un exemple concret de ce que je raconte. Ci-dessous voici photographiée par mes "soins" ladite Alhambra. La première photo est traitée dans une approche classique, touristique, qui tend à donner une version de la réalité des lieux. J'aime cette photo, elle n'est pas trop mal mais elle n'atteint pas forcément l'excellence de certains qui ont su mieux que moi rendre la beauté du lieu.

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La deuxième ci-dessous est une photo traitée avec une approche beaucoup moins classique mais beaucoup plus personnelle, qui se rapproche davantage de ma vision esthétique, de ce que je veux faire ressentir. Une part de mystère atemporel, un truc diffus bien qu'on reconnaisse très vite le monument.


  (c) p.o.v.

Tout ça un peu pour couper court parfois à des débats un peu stérils sur "est-ce qu'il faut retoucher ?", "la retouche c'est pas bien, c'est plus de la photo...etc.". Moi je suis en dehors de ce débat, je ne sais si ce que je fais s'apparente encore à de la photo ou à autre chose mais cela ne m'empêche pas de dormir. Parfois, à moments comptés, on m'a fait le reproche de finalement ne "pas être capable" de faire sans le traitement... c'est-à-dire le reproche déguisé de mon manque de savoirs basiques pour faire des choses sympas sans artifices. Cela m'a toujours fait un peu sourire car je ne me suis personnellement donc jamais mis en tête d'être un représentant d'un monde réel. Mon plaisir reste égoïste, je fais des photos pour moi, pour essayer de faire passer un peu de moi, simplement, dans ce que je présente. Donc, amputer mes photos de traitements "voyants" serait amputer mon plaisir à travailler les objets... comme un dessinateur à qui on reprocherait de ne pas dessiner d'une façon hyper réaliste. Ma façon de coloriser, de ré-éclairer les clichés, c'est ma façon à moi de dessiner sans crayon et donc de rayer toute cette frustration à ne pas savoir tenir ledit crayon.

Ronda

 Vue depuis le "Puente Nuevo" de Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

S'il y a une excursion - quasi forcée - à faire dès que l'on respire l'air andalou c'est celle qui mène vers Ronda. C'est véritablement un passage obligé, mais pas de ceux qui nous rappellent les mauvais souvenirs du dimanche pluvieux hésitant, les trucs fastidieux de la prime jeunesse où l'on devait accompagner les parents dans des bleds paumés que seul eux trouvaient jolis. Non, non... Ronda c'est encore un des "ailleurs" andalous, encore un de ces endroits pour lesquels on aurait envie de dire, tel un extraterrestre réécrivant à sa façon les Lettres Persanes de Montesquieu : "Il n'y décidément que sur Terre que l'on peut trouver pareil endroit".

 Vue de la comarque (+/- "contrée") de Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.

Ronda se situe dans le sud de l'Andalousie (on s'éloigne donc des "intérieures" Granada, Sevilla ou Córdoba), dans la province de Málaga dont la ville principale du même nom se situe à une centaine de kilomètres. La ville est dotée de près de 40 000 âmes chanceuses mais il est évident que ce chiffre explose pendant les saisons touristiques. C'est une très vieille ville, probablement fondée après la Seconde Guerre Punique, à partir de la fin du IIIè siècle avant J.C. Elle fut conquise par les Musulmans, face auxquels elle n'offrira quasiment aucune résistance, en 711. Elle sera reconquise en 1485 par les Chrétiens.

 Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.


La ville est "hautement" (située à 740m d'altitude) touristique. Parcourir ses rues, son fameux "Puente Nuevo" ("Pont Neuf") c'est l'assurance de croiser et des Allemands et des Hollandais et des Japonais et des Anglais... et des Français ! Tous en lunettes de soleil, nombreux, y compris à une période plutôt creuse comme celle à laquelle j'ai eu l'occasion de m'y rendre. L'ayuntamiento local et l'office de tourisme ont parfaitement fait leur travail en terme d'économie touristique puisque, quelque soit l'originalité du parcours qu'on veuille se donner pour visiter le coin, on passera forcément par des rues (très) commerçantes. C'est normal après tout... on peut y acheter tout et n'importe quoi. Deux collègues qui m'accompagnaient ce jour-là n'ont pas hésité à entrer faire les boutiques dans une enseigne "Benetton" pour s'acheter un pull. On pourrait certes s'attendre à mieux en terme d'artisanat local !
 Une des rues commerçantes de  Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.
Si Ronda attire tant de monde c'est que l'endroit est tout simplement merveilleux. Tout d'abord, comme un symbole de la ville, on est subjugué par ce "Puente Nuevo" qui relie la vieille ville à la ville plus récente. Perché à 100 mètres de haut au-dessus du Tage, composé de trois arches, il permet une sacrée vue sur la comarque andalouse et procure d'agréable sensation de vertige quand on s'amuse à regarder en bas. On se sent minuscule sur ce pont, par rapport à l'imposant précipice, la roche qui encaisse dans des accents mégalomaniaques. Le "Puente Nuevo" est évidemment le sujet de choix des photographes et, par extension, des cartes postales.

Le "Puente Nuevo" qui relie les deux parties de  Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.


Autre attraction : les arènes. A Ronda, bien plus qu'à Granada, on est de plain-pied dans une région taurine avec toute la tradition qui en découle que ce soit au niveau des arts, de l'architecture et même de la façon de vivre. Les arènes de Ronda sont les plus vieilles d'Andalousie, construites dans le dernier quart du XVIIIè siècle. Culturellement la ville est également marquée par le flamenco (voilà un cliché rassurant pour ceux qui pensent à l'Andalousie !), chaque année sont organisés ici un "Festival de Cante Grande" et des démonstrations de musiques folkloriques du monde entier.
Entrée des arènes de  Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.
les traditions, la culture populaire, c'est du sérieux... (c) p.o.v.

Évidemment, au risque de me répéter au fil des articles, la ville andalouse a ses belles églises, ses murs colorés (ici c'est le duo gagnant andalou : jaune et blanc) et ses coins fleuris !
Église et couleurs typiques de  Ronda (Espagne, Andalousie, février 2009) (c) p.o.v.
Bref, où que l'on puisse se trouver en Andalousie, dès lors que l'on a un petit peu de temps devant soi il semble obligatoire pour les bons curieux d'aller poser ses pieds dans ce joli bout de ville perchée presque dans le ciel...
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vendredi 23 avril 2010

Pris en otage par les anti-grèves et anti-grévistes !

S'il y a quelque chose qui véritablement me casse les bonbons, et depuis des années jusqu'à me faire baver de folie et de rage, ce sont ces "français-qui-travaillent-plus-que-toi" qui vomissent sur les grévistes et protestataires de tout poil. Qu'ils aient 18 ans ou 74 printemps, je les abhorre. Je pense qu'ils ont à peu près autant de finesse que les cacahuètes qui remplissent l'estomac des piliers de bar-PMU dont ils empruntent la même philosophie. Il en est ainsi qu'il existe toujours une masse grégaire d'intellos des trottoirs pour nous expliquer que la grève "c'est injuste, c'est dégueulasse" et pour orner leur propos des milles anecdotes du "je suis arrivé en retard à mon boulot à cause de la grève et mon patron a pas apprécié" ou le fameux  et lyrique "avec ces grèves, ceux qui veulent travailler, ben on est pris n'en n'otage, bah elle est belle la Fraaaaance, tiens !". Tout ça avec un faciès déformé par une haine rentrée.

A chaque fois je me dis : est-ce qu'ils comprennent vraiment ce qu'il se passe dans leur pays ou font-ils semblant d'être complètement cons ? A croire qu'ils pensent que la grève est un outil jovial et masturbatoire pour saler un peu le quotidien des fainéants (cheminots, profs et fonctionnaires en général). Déjà, il me semble de bon ton de re-préciser que la grève est légale, que ce n'est pas en soi un procédé de "chantage" mais un procédé de "pression" (non, ce n'est pas pareil...). C'est aussi, et arrêtez-moi si je me plante, le seul moyen pour un salarié ou un employé de secouer le drapeau du "oh, tu m'écoutes là maintenant ?". Oui, la grève c'est d'abord la conséquence d'un échec à toute tentative de dialogue. Quiconque a un peu d'expérience dans le monde du travail sait très bien que la grève n'arrive que très rarement dans les discussions a priori mais qu'elle s'organise dans un a posteriori de constat d'immobilisme. Les gens qui travaillent ne sont pas plus idiots que ceux qui pensent travailler plus qu'eux, ils savent très bien ce que s'engager dans la grève veut dire : malaise à montrer à son patron, son supérieur, que l'on apprécie pas ses méthodes, malaise à montrer qu'on vit mal sa façon de travailler, envie de lui montrer notre désaccord et coupure des revenus (oui, encore une fois, sans relâche, je précise qu'on retire la paye journalière du gréviste pour chaque jour sans travail, c'est logique). Il m'est arrivé plusieurs fois de faire grève moi-même pour des motifs divers et à chaque fois on pense un peu à tout ça. La grève, oui, est un constat d'échec. Vraiment ça serait bien de penser que ce n'est pas une arme pour embêter le peuple laborieux de la France qui se lève tôt au rythme des infos de RMC.

Alors, oui, la grève des trains, du RER, des profs et tout le toutim ça pose problème, ça crée des troubles dans le pays. En effet, ça complique le trajet pour aller au boulot de plein de gens, ça en oblige d'autres à trouver un moyen de garder leurs enfants. Mais, justement, à voir le désordre que ça peut occasionner devrait faire prendre conscience à la belle France travailleuse que ces services-là sont indispensables, équilibrent le quotidien de tous... et qu'il est dommage qu'on s'en rende compte que quand ça ne marche pas. Quand des gens sont prêts à se priver de journées de salaire/traitement pour se faire entendre sur les conditions de leur boulot c'est qu'il y a un véritable problème. Depuis des années les cheminots lancent des mouvements de grève répétés. Les apôtres de Jean-Pierre Pernault voient en cela "une bande d'insatisfaits qui fait chier tout le monde" sans penser deux minutes que le problème vient aussi des gens au-dessus qui, manifestement, n'ont pas soit tenu leurs promesses, soit pas écouté du tout le mal-être de leurs employés. Pareil pour les profs, et je sais un peu de quoi je parle, ça fait des années que ceux-ci demandent plus de moyens (ça ne veut pas dire "on veut être mieux payés", il n'y a que les bœufs sourdingues pour comprendre ça !), plus de ressources humaines, pour exercer leur boulot dans des conditions juste décentes. Au lieu de ça on sucre des postes, ils se retrouvent avec des classes bondées dans des locaux qui vont leur tomber sur la tronche. Au final ceux qui trinquent ce sont les élèves et les parents à moyen terme... mais non, au lieu de ça, on ne pense qu'à sa petite gueule sur le moment.

Ensuite, je ne vois quel intérêt il y a à sans cesse cracher sur des gens qui essayent de tirer les conditions de travail vers le haut car tout le monde en profite au final. Celui qui chiale sans cesse parce qu'il va arriver 10  minutes plus tard chez lui à cause d'une grève des transports a profité, à la suite d'un long processus de conflits sociaux, des améliorations des conditions de vie et travail... qui peut être assez naïf  pour penser qu'on obtient quelque chose sans le demander ? Qui peut être encore assez dupe pour penser qu'on obtient facilement ce que l'on demande ? Ces gens-là vivent dans le monde des Bisounours attendant que d'autres gueulent à leur place, prennent des risques à leur place, pour mieux s'en offusquer. Un mot un peu précieux résume cela : la couardise. Si tout ce beau monde est offusqué par les mouvements de grève, qu'il pousse le raisonnement jusqu'au bout et demande à vivre dans les conditions d'avant les choses obtenues par certains mouvements de protestation. Ils bosseront 45 heures par semaine payés des clopinettes... le "bon temps" nous diront-ils sans doute...

Dans le même état d'esprit, rien ne m'énerve plus qu'un jeune couillon de 18-25 ans pleure parce qu'il y a grève dans sa fac... lui qui a le cul vissé dans des amphis pas trop inconfortables, qui peut envoyer des mails depuis la B.U. grâce aux ordis installés dans la salle de lecture. Ce petit couillon pense que tout a été obtenu grâce au pouvoir des fleurs et à la seule générosité institutionnelle. Je me rappelle moi ma fac de langues prête à nous tomber sur la tête avec ses amphis qui puaient, les banquettes qui se faisaient la malle, les profs qui "gueulaient" dans leurs micros car ceux-ci grésillaient en sourdine en plus. En 1995 il y a eu un grand ras-le-bol qui m'a fait défiler une douzaine de fois dans les rues de Poitiers, on demandait plus de moyens, on secouait les bras pour que le Ministère réagisse un peu... on était même encouragés par les profs de tout bord politique d'ailleurs. Suite à cela, sans que la fac ne devienne un pôle high-tech non plus, celle-ci a obtenu (en même temps que d'autres facs en France) des moyens qui ont permis la réfection des amphis, un apport de matériel décent, un équipement pour les étudiants digne de ce nom... et les étudiants d'aujourd'hui chialent parce qu'il leur manque des heures de cours ? Que dire de la santé d'un pays le jour où les jeunes n'ont même plus ce réflexe parfois exagéré mais toujours sympa de s'énerver un peu contre leur condition, contre les Grands ? Ben oui, aujourd'hui ceux qui posent leurs fesses sur des banquettes pas pourries, installées après les mouvements de protestation, gueulent comme des vieux séniles adorateurs de Thatcher. On croit rêver... ou cauchemarder ! D'autant plus que bien souvent ceux qui gémissent pour des heures de cours perdues sont les mêmes à sécher les cours qui ne leur conviennent pas. Car tout est devenu consommation, absolument tout. Je consomme du train, je consomme du RER, je consomme du cours de fac, du cours de lycée. Tu me dois mon cours à moi, tu me dois mon train, mon RER... j'en ai rien à foutre de toi car le service que tu me rends m'appartient, j'y ai droit. Et si j'en veux pas, c'est pas ton problème, moi je consomme. C'est presque un droit divin puisque je suis le Dieu de moi et toi  un sujet mortel dans ma sphère, à mon service à moi et pas au service de tous.

Quand on voit les choses évoluer comme ça, franchement, ça fait peur. Ce sont ceux qui te ferment la gueule dès la première tentative d'expression d'un malaise qui te demandent d'être plus compréhensif... et surtout donc d'aller chialer ailleurs parce que, eux, ils travaillent mieux que toi et sans se plaindre. Le problème c'est que si ces gens parfaites ne se plaignent pas au boulot, elles le font partout ailleurs.

Enfin, vraiment cette expression "on est pris en otage" est insupportable, je trouve que c'est le dernier des manques de respect pour ceux qui sont ou ont été dans l'angoisse de la vraie prise d'otage... celle où à chaque seconde on se dit que son ravisseur va peut-être nous buter. Il y a des comparaisons terriblement malheureuses. Ceux qui font ça sont les mêmes qui comparent n'importe quelle petite restriction à des méthodes de nazis.

"Le rêve de Meteor Slim" de Frantz Duchazeau










En 1935, Mississippi, un sacré gars répondant au nom d'Edward R. Cochran décide de laisser toute sa vie derrière lui pour arpenter les chemins poussiéreux de son âme et ceux de l'Amérique pour vivre sa passion du blues à fond. Il n'en a plus rien à faire du petit qui va naître et encore moins de la femme qui le porte, ce qu'il veut c'est explorer ses tripes grâce à ses cordes vocales et de guitare. Il est plus ou moins conscient d'avoir un don pour le blues, fredonne quelques airs désenchantés et secs comme la vie le long des routes en quête d'un hypothétique public qui serait acquis à la cause de son art.


Bien conscient qu'un diamant à l'état brut n'est qu'un trésor enfoui sous terre, il va s'enrichir de rencontres marquantes, fabuleuses comme celle de la légende blues Robert Johnson au rythme de sa guitare, des filles d'un soir et de quelques éclairs de whisky dans le gosier. Si le frisson de l'aventure le pousse sans cesse à aller de l'avant, à ne jamais perdre espoir, il éculera ses fonds de culotte à se faire embaucher dans les cabarets les plus sombres, peu recommandables, gérés par des bonshommes duplices... peu importe tant que son blues vibre, il vibre aussi et le public attentif à ses efforts saura plusieurs fois le récompenser de regards interdits, admiratifs et quelques onomatopées prometteuses de succès futurs. La route sera pourtant pénible, jamais droite, toujours infléchie par des putain de vicissitudes qui font le code génétique des vrais bluesmen. Peut-être le confort de la vie qu'il a laissé derrière lui empêchait de prendre cet envol sublime mais complexe. 


Frantz Duchazeau, à travers l'excellence de son trait (madre mía quelle maestria !!) et l'exemplarité presque pédagogique sur le blues et son histoire, réussit un coup de maître... quiconque jette un œil sur ce magnifique album sera magnétisé par le fabuleux traitement des ambiances, le rendu des décors ; tant est si bien que n'y connaissant personnellement pas grand chose sur le blues j'ai vraiment eu l'impression parfois d'avoir vécu non loin de l'histoire de ce genre, d'avoir aussi un peu vécu dans cette Amérique des années 30. Certes peut-être un peu trop comme on pourrait l'imaginer mais c'est ce qui en fait un ouvrage relativement facile d'approche sur le sujet même pour les néophytes. Les personnages sont tous attachants bien que la plupart d'entre eux soient faits de la chimie des losers, bien qu'ils soient les plus amoraux voire immoraux possible... on se plait à reconnaître que les failles du genre humain peuvent - quand elles sont magnifiées - le rendre plus beau, plus lyrique...

Kristin Hersh

 Kristin Hersh dans les années 90, portrait promotionnel (trouvé sur Google Images)

J'ai toujours été fasciné par Kristin Hersh qui n'est plus une jeune première. En effet elle "sévit" depuis le début des années 90 où elle avait créé The Throwing Muses, une des majeurs influences du rock indépendant de cette époque bénie par les mélomanes. Kristin Hersh est en effet une des premières artistes femme à avoir une réelle approche rock un peu à la façon des garçons sans pour autant perdre de sa grâce toute féminine. Elle n'hésite pas à parler d'alcool, sexe ou folie, des sujets un peu boudés par les chanteuses de la même époque. Elle a dû pas mal décomplexer celles qui plus tard auraient un succès commercial telle, pour prendre un exemple au hasard, Alanis Morrissette qui en sont plus ou moins les héritières, avec le trait de génie en moins à mon goût. Les compositions de Hersh, déjà avec les Throwing Muses (formé au départ avec sa demi-sœur Tanya Donelly qui créerait d'autres groupes comme The Breeders ou son jouet à elle : Belly), sont marquées par cette espèce de colère gracieuse où le chant alterne sans cesse entre ligne claire et cris. Le tout avec son tic de se balancer de gauche à droite quand elle joue de la guitare et ses yeux exceptionnellement clairs et beaux.


La carrière solo de Kristin Hersh n'a fait que creuser ce sillon, là où apparaissent, au détour de paroles parfois codées, tout l'esprit torturé et magnifique de la chanteuse. En ce qui concerne les compositions, elles sont souvent déroutantes : parfois elle peut tenir 4 minutes sur un seul et même motif, parfois une seule chanson peut en contenir trois (un peu à la manière d'un Frank Black). A noter que sur un bon nombre d'albums c'est elle qui joue tous les instruments car elle est notamment connue pour sa débrouillardise.


Elle se défait à sa guise des carcans habituels du couplet/refrain, ce qui n'est pas pour me déplaire. Sa voix, profonde, puissante, s'est éraillée au fil des années pour mon plus grand bonheur car elle laisse apparaître toute cette fragilité derrière la solidité sonore.


C'est une artiste très prolixe, elle a sorti beaucoup d'albums, parfois de qualité inégale, mais chacun d'entre eux contient une ou deux pépite. Elle officie, à côté de sa carrière solo, dans le groupe punk/power rock 50ft Wave et a reformé pour quelques concerts le setup originel des Throwing Muses. Ses apparitions en solo en concert sont à l'essentiel acoustique ce qui met réellement en avant le squelette magnifique de ses compositions torturées.

Poitiers






C'est dans cette ville que je suis né le deuxième jour de janvier 1977 et j'y ai passé énormément de temps. Tout ce que j'ai eu à découvrir de la vie, des gens et de moi-même a eu cette cité, ses environs, pour décor. Comme tout le monde, je suppose, je suis attaché à ma ville d'enfance, mon "chez moi". J'ai un vieux fond cocardier qui me fait dire que cette ville n'est quand-même pas mal, les gens agréables et les monuments, rues, d'un certain cachet. Je ne connais pas toute la France, loin de là, mais je me dis qu'avoir passé du temps ici était tout sauf une punition. 

< vue générale de Poitiers (France, Vienne) (c) p.o.v.

Poitiers est la préfecture de la région Poitou-Charentes (dirigée par une certaine Ségolène Royal...), elle en est aussi la plus grande ville (90 000 habitants contre 78 000 à La Rochelle), la plus grande agglomération et aire urbaine (225 000 habitants contre 185 000 à La Rochelle). C'est le chef-lieu du département de la Vienne (86). Les habitants de la ville sont les Pictaviens, le nom "Poitevins" étant toléré et admis bien qu'il désigne les habitants du Poitou.

 Place d'Armes, la place principale du centre-ville de Poitiers (France, Vienne) (c) p.o.v.

Pour être franc, à la différence de bien d'autres villes françaises, la campagne qui entoure Poitiers n'a rien de vraiment attirant, il n'y pas vraiment de choses extraordinaires à voir du point de vue paysage, ce qui est très frustrant pour le photographe en herbe que je suis. Il faut vraiment se creuser la tête pour trouver des endroits intéressants (certains parleront du Marais Poitevin... mais il est situé assez loin de Poitiers). Cela étant dit, on s'y fait même si les dimanches peuvent être assez tristes !







C'est une ville relativement jeune, sans doute une des plus jeunes du pays, étant donné que c'est une ville étudiante. Plus d'un quart de la population est étudiant (c'est la ville la plus étudiante de France en terme de ratio population/étudiants), ce qui fait que se promener dans le centre-ville c'est la garantie de voir constamment des visages de moins de 30 ans en grande majorité. Je pense aussi que grâce à cette particularité la population est relativement ouverte, une des fiertés du coin est le pauvre score des extrémistes à chaque élection, le plus bas de France quasiment à chaque fois. Ville étudiante et à la pointe puisque l'université s'enorgueillit de compter d'importants pôles de recherche du CNRS et les bureaux du CNED sont situés sur le site du Futuroscope (bien que ledit parc ne soit pas en soi situé à Poitiers mais à quelques kilomètres du centre-ville à Chasseneuil-du-Poitou). L'université a très bonne réputation et ce depuis longtemps (fondée en 1431), ainsi Rabelais, Ronsard ou Luc Montagnier (co-découvreur du virus du SIDA) ont étudié ici.

2 photos "urbaines" de Poitiers (France, Vienne), rue de la Croix Rouge (c) p.o.v.







La ville traine une réputation de "patachon", de cité (trop) calme où il ne se passerait pas grand chose. C'est un coup d'œil trop rapide qui tendrait à penser de la sorte. La ville est constituée d'un impressionnant tissu associatif, il existe des clubs d'à peu près tout ce qui existe sur terre et une vraie politique culturelle. Nombreux sont les festivals, les manifestations culturelles de toute sorte... le souci, c'est vrai, est qu'il faille souvent s'informer soi-même pour dénicher les bons plans, il faut aiguiser son œil pour regarder les affiches qui peuplent les murs de la ville, les panneaux d'affichage. Pourtant de nombreux bars offrent des concerts gratuits, la salle de concert "Le Confort Moderne" jouit d'une vraie belle réputation grâce à sa programmation éclectique et ses tarifs "respectueux". J'ai passé de nombreuses soirées à découvrir des tas d'artistes en devenir ou d'autres plus confirmés sans mettre mon budget d'étudiant en péril. On peut trouver un cinéma d'arts et essais, "Le Dietrich", avec un programme aussi très ajusté... j'ai notamment découvert le cinéma asiatique grâce à cette salle. Il y a près de deux ans a été ouvert le TAP (Théâtre Auditorium de Poitiers), un bâtiment immanquable dans le centre-ville puisqu'il est jaune vif, dans lequel on peut également assister à des spectacles très divers.

Rue de la Chaîne à Poitiers (France, Vienne), avec des colombage typiques du coin (c) p.o.v. >


Pour ce qui est du "rayonnement" à travers le pays, Poitiers peut être désormais considérée comme une ville sportive, encore une fois grâce au dynamisme étudiant qui attire pas mal de jeunes. Pour une ville de taille relativement moyenne, la ville compte 2 clubs sportifs dans l'élite nationale, le Stade Poitevin Volley Ball (champion de France en 1999) toujours en haut des classements depuis 10 ans déjà et le Poitiers Basket 86, tout juste arrivé parmi les grands. Deux figures sportives ont contribué à faire connaître la ville : le multiple champion du monde de boxe Mahyar Monshipour et le patineur artistique Brian Joubert (triple champion d'Europe et champion du monde en 2007), qui continue de s'entraîner à Poitiers.





Enfin Poitiers est une ville chargée d'histoire, en témoignent les nombreuses églises et autres édifices qui faisaient son prestige à l'époque médiévale... il est d'ailleurs très difficile d'effectuer des travaux en centre-ville puisqu'à chaque fois qu'on creuse un peu on découvre les vestiges de lieux importants. En la ville est d'ailleurs implanté le Centre d'Études Supérieures de Civilisation Médiévale (CESCM) un important pôle de recherche sur le Moyen Âge.

< Notre Dame la Grande, Poitiers  (France, Vienne) (c) p.o.v.







Mais pour moi Poitiers, c'est "juste" ma ville d'origine, d'enfance et  aussi d'adulte... là où j'ai commencé à travailler, là où j'ai fait toutes mes études (j'habitais à 4 kilomètres du campus, c'était pratique !). On n'a pas vraiment conscience de toutes les richesses des lieux où l'on a vécu, de toutes l'histoire des rues que l'on traverse ni celle des bâtiments dans lesquels on entre. Même si j'aime beaucoup cette ville, qui fait partie de moi autant que j'ai fait partie d'elle, je ne suis pas non plus farouchement attachée à elle. Plein de bonnes choses me relient à elle mais plein de mauvaises aussi. C'est toujours avec sérénité et malaise que je me retrouve ici. Étrange sentiment.


Rue de la Cathédrale, Poitiers >
(France, Vienne) (c) p.o.v.

"The harmful reflections of all that's in the distance"

Cette année un peu particulière pour moi, alourdie par l'ennui et la distance volontaire/involontaire imposée entre le reste du genre humain et ma pomme, je me suis mis à faire de la musique avec comme objectif principal de trouver quelque chose pour passer le temps. De temps en temps donc je bidouille sans grande ambition quelques petits airs. Parfois ce sont des trucs très électros, parfois ambient, parfois "on ne sait pas trop", parfois ce sont carrément des chansons... je ne sais pas si je mettrai tout ce que je fais / tout ce que j'ai fait à ce niveau sur mon blog mais comme ça fait partie de ma construction actuelle, why not ? Voici une ritournelle qui rend assez compte de mon "style", à savoir que j'aime beaucoup travailler sur les ambiances oniriques, les échos... etc. Ecoutez, si possible, dans la meilleure qualité, en changeant le "360p" en bas à droite par "480p".

jeudi 22 avril 2010

Anatomie du voyageur solitaire

Le voyageur solitaire ne fait pas que "partir vers", malheureusement il "revient à". Il part souvent de jour, humant le petit matin en général, celui qui au dehors, vous savez, a cette odeur métallique diffuse des rails d'une gare refroidie par la nuit. C'est celui qui a ce son tamisé de petits chocs porcelaine bon-marché remplie de ce café pas très bon mais qui s'apprécie comme un grand vin, quand le palet dort encore, tâtonne, hésite. Les matins de départ sont joyeux, sensoriels, rappellent tout ce qu'il y a de bon à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire a pour compagnie essentielle et suffisante tous les bons pré-sentiments des moments agréables à venir, l'imagier en brouillon de ce qu'il doit se passer ainsi que cette excitation enfantine à se frotter à un peu d'imprévisible quand-même. Il marche lentement dans la gare, dans l'aéroport (que sais-je ?), non par fébrilité, encore moins par réticence, mais pour prendre clairement conscience du temps qui passe, pour s'amuser avec, comme si déambuler lentement entre deux couloirs jaunâtres allait arrêter la course du temps. Il veut vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait que tous les plaisirs sont ceux que l'on "s'inflige" (!) en prenant son temps, inventant une sorte de concept flou entre sadisme et masochisme. Puis vient l'heure du départ, et il se surprend selon les moments à dire "enfin !" ou "déjà ?". "Enfin" parce qu'il part, "déjà" parce qu'il sait qu'il vit le meilleur et que c'est éphémère.

(c) p.o.v.

Le voilà parti. Trois heures ? Deux jours ? Quatre mois ? Six ans ? Peu importe. Le retour avec tout son bagage d'angoisse poindra bien trop tôt quoi qu'il en soit pour le voyageur solitaire. Parti vers le monde, voir le monde, voir du monde... il reviendra du monde pour ne rien voir, ne voir personne.
 (c) p.o.v.


Le voyageur solitaire revient souvent de nuit, il maudit chaque atome qu'il respire, chaque lueur qu'il distingue, dans une symphonie dissonante de mauvaise humeur en sourdine. C'est cette nuit, vous savez, qui vous noie, on est submergé par un fleuve noir qui emporte tout sur son passage, qui vous étouffe comme une tempête de suie, qui vous fait tousser sèchement l'esprit. C'est celle qui code chaque bruit d'un impossible croisement épileptique entre grondement et gémissement douloureux. Tout n'est qu'agression et rappelle tout ce qu'il y a de mauvais à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire n'a plus alors que pour compagnie les souvenirs déjà ombrés des moments agréables passés, les pages de l'imagier à peine terminé se déchirent toutes seules et à toute vitesse. Il ne veut pas effacer les instants joyeux de sa mémoire tout en sachant que ceux-ci le maltraitent déjà, alors qu'il est assis à la place 52 du TGV, à la place 504 de l'avion (que sais-je ?). Le voyageur solitaire est de retour, il marche vite, non par impatience de retrouver ce qu'il a eu tant de bonheur à quitter, mais plutôt déjà pour dire "merde !" à tout cet échantillon de bonheur qu'on lui a mis sous le nez, pour tourner vite le dos à tout ce qui pourrait lui faire regretter encore plus son retour. Il veut ne surtout pas vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait qu'après les voyages restent les bons moments en tête, que l'important c'est de les avoir vécus et de pouvoir les partager. Il n'a rien envie de partager à ce moment précis, il n'est pas prêteur. A l'heure du retour il se surprend à dire toujours "déjà ?" et jamais "enfin !". "Déjà" parce qu'il est revenu... et rien d'autre parce qu'il a vécu le meilleur et qu'il savait que c'était éphémère.