mardi 4 mai 2010

Au hasard

 Non loin de Saint-Malo (France, Ille-et-Vilaine, août 2008) (c) p.o.v.
Nous ne savions plus nous arrêter, nous ne savions plus quoi voir, il semblait que nous avions fait tout le tour, pris tous les détours. Déjà. L'eau et ses vagues, les rochers qui butaient contre l'eau et ses vagues, nos chaussures qui butaient contre les rochers qui butaient contre l'eau et ses vagues : tout nous faisait comprendre qu'il était l'heure de partir, de rejoindre l'ordinaire. Au point même que nous avions recommencé à manger des sandwichs, premier symbole d'un retour trop précoce mais obligatoire à la vie urbaine. Oui, là, désormais, autour de nous, les paysages s'imitaient les uns les autres dans une comédie pathétique de la répétition. Sans doute dans l'espoir de susciter ce dégoût né d'un trop plein. Rien ne ressemblait plus à la mer ici que la mer là-bas, rien ne ressemblait plus à un craquement de brindilles ici qu'un craquement de brindilles là-bas. Tout ce qui bougeait dans le ciel au-dessus de nous était la copie de ce que l'on avait pu scruter ailleurs. Pour nous rassurer, nous nous redisions pour la soixantième fois que c'est quand-même beau, que c'est quand-même surprenant, que c'est quand-même vivifiant, que c'est quand-même sans adjectif possible tout cela, là. A croire que pour être sûrs de ne pas salir le moment il fallait nous encourager à trouver les lieux magnifiques, presque inquiets que leur beauté ne s'imposât plus à nous. Alors nous marchions, nous marchions encore, nous ne savions plus quoi voir et nous voulions provoquer le hasard à emprunter des chemins dont nous savions qu'ils ne menaient nulle part si ce n'est vers un champ, une route. Idiotie que de provoquer le hasard, c'est comme vouloir le prendre en photo. Nous ne voulions pas croire que nous avions déjà tout vu, tout arpenté, que nous avions tout dit d'ici, que nous nous étions déjà surpris de tout. Nous tournions en rond dans nos appétits frustrés d'excaver de l'extraordinaire autant que nous tournions en rond autour de la mer. Tenaillés par l'injustice de nous habituer à ce qui ne devrait jamais être habituel, nous ne regardions plus grand chose de peur de l'avoir vu en mieux ailleurs. Venait l'insoutenable instant où résonnait dans ce vent déjà entendu ailleurs un "bon, ben on revient à la bagnole ?". Il fallait quand-même à un moment s'avouer vaincus pour ne pas tomber dans l'amertume totale de s'être trop gavés de belles choses au point de trouver le joli déjà trop fade.
Puis nous avons tourné la tête à notre droite. Puis nous avons vu la mer manger la ville. Puis nous avons vu les branches secouées par le vent en train d'"encouvercler" la mer, ou le ciel, c'est selon. Une estampe. Figée. Moi mon regard se faisait déjà monochrome, le temps aussi sans doute. Le hasard nous était tombé dessus, nous l'avions provoqué. Je pouvais alors tenter, pourquoi pas, de le prendre en photo.

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