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samedi 7 août 2010

Mes essentiels : Cocteau Twins - "Victorialand" (1986)


"Victorialand" fait partie de ces albums qui, comme on le dit, "mettent une baffe". Bon, je suis très fan des Cocteau Twins, je n'en ferais aucun mystère (oui, on a les mystères qu'on peut... n'étant ni espion, ni transsexuel, je ne vais pas m'inventer des vies extraordinaires). Cela dit c'est une histoire relativement tardive que j'ai eue avec ce groupe. Vu qu'il se sont formés à la fin des 70's/début 80's, j'aurais l'air d'un jambon si je disais que je suis un fidèle de la première heure en étant né en 1977. Je n'ai d'ailleurs pas été là même pour la deuxième heure. Non, les Cocteau Twins, je les ai découverts à la fac, au milieu des années 90 juste avant qu'ils ne se séparent. J'écoutais Lush, un groupe féminin de shoegaze qui chantait aigu, et un pote italien de la fac me disait sans cesse "roooh, mais Lush c'est du sous-Cocteau Twins ! Tu ferais mieux d'écouter ça...". Je dois avouer qu'il me cassait les bonbons avec ses Cocteau Twins (quel nom de groupe débile !) si bien que par esprit de contradiction je faisais bien exprès de ne jamais écouter une seule chanson dudit groupe. Je me rappelais pourtant que mon frère avait des 33 tours d'eux mais je n'avais jamais posé les oreilles dessus. Puis bon, hein, la curiosité sans doute... j'ai écouté et même acheté, presque en cachette, une sorte de compil' du groupe et j'ai purement et simplement détesté. Ce qui me rassurait en partie car j'allais pouvoir en mettre plein la tronche à mon pote italien sur ce groupe bizarre qui avait une chanteuse qui me vrillait  les tympans.
En effet, la voix de Liz Fraser me cassait les oreilles, je la trouvais même oppressante. Il y avait en plus dans sa façon de chanter quelque chose de "posiste", esthète, voire arrogant que je n'aimais pas. Cela me faisait penser à du sous-opéra, moi qui n'aimais pas les cantatrices dont le chant rappelle plus la performance sportive que l'art, à mon sens. Bref, une première approche du groupe plus que mauvaise. D'ailleurs, il n'est pas rare que quand j'en fais écouter à des profanes on me regarde avec des grands yeux pour me dire "Putain, elle me vrille les oreilles là... c'est laid, c'est bizarre". C'est une réaction normale, saine, pour qui vénère Muse (oui, je n'aime toujours pas), Metallica, Renan Luce, NTM, Les Ogres de Barback ou Dick Annegarn. Mais, hein, l'intérêt de la musique c'est aussi de se frotter à des choses qui nous résistent (cf pour Diabologum, j'ai déjà servi la même soupe). Donc, je ne me suis pas senti abattu par le truc bizarre qui dégueulait dans mes oreilles... ce qui était dommage parce que musicalement, en effet, ça faisait penser à Lush. Rien de plus normal puisque le producteur, le fabriquant du son que j'aimais, des deux premiers albums de Lush était en fait Robin Guthrie, le leader des Cocteau Twins. Du coup, ben on se dit que l'esprit de contradiction doit avoir ses limites et qu'il faut repartir sur les champs de bataille sonores. Peu à peu, comme on s'habitue à un voisin, on s'habitue à ce chant strident, surétudié, très travaillé et l'on apprécie les compos. Au fur et à mesure, on se rend à l'évidence que Liz Fraser a une voix extraordinairement pure, cristalline et puissante. Le tout sous-tendu par des sons, des ambiances, oniriques il n'en fallait pas plus pour que je succombe et que, une par une, les chansons du groupe me fassent effet (façon de parler). Très vite après cette révélation, j'ai acheté tous les albums, du premier au dernier, que j'ai tous appréciés avec une préférence pour la période 1985-1990 du groupe. C'est en effet à ce moment-là que Cocteau Twins donnait sa pleine mesure, notamment Liz Fraser au chant.
"Victorialand" est sorti en 1986, c'est l'album le plus épuré du groupe, quasiment entièrement acoustique. De fait, la grosse machine du studio a tourné un peu moins, les effets et autres filtres ont été plus subtils, voire mis de côté, pour centrer le propos sur les compos et la voix de Liz Fraser. C'est l'album le plus sobre des Ecossais en terme de production, Robin Guthrie s'est retenu. Alors quand on écoute "Victorialand", on se retrouve un peu en l'air, suspendu, léger. On est sinon bercé par la voix de cristal, soulevé par celle-ci. On retrouve indéniablement la patte du groupe (paroles incompréhensibles, titres de chanson bizarres, pochette étonnante, son froid et enveloppant...etc) mais il y a quelque chose de différent. Les ambiances sont suggérées plus que "plaquées" de façon autoritaire comme dans l'album précédent "Treasure" (superbe au demeurant). Tout prend une sorte d'envol... cela est sûrement dû aussi à la consultation de piliers du mouvement ambient tel que Brian Eno en terme de production justement. L'album est une ribambelle de moments sublimes, de paysages musicaux... franchement on a des images en tête quand on écoute ce genre de musique. On a le droit à neuf morceaux dont émanent à la fois une vraie beauté et un mystère dont on ne connaît pas vraiment la nature. L'album s'ouvre sur un "Lazy Calm" qui donne le ton, morceau joliment cotonneux, qui fait la part belle aux instruments puisque Liz fraser n'apparaît que par touchettes impressionnistes au milieu du morceau. Plus tard, comme troisième morceau, "Throughout the dark months of April and May" (ci-dessus) ajoute un peu de noirceur à la quiétude, le chant devient presque mystique, les accords de guitare cristallins tombent comme une petite grêle et l'on se retrouve - pris dans les arpèges - avec une chanson circulaire très onirique. Le morceau qui lui succède, "Whales trails" est en contraste total, Fraser se fait sautillante alors que la musique retrouve des couleurs plus rassurantes. "Oomingmak" (ci-dessous) est une ritournelle presque enfantine, aérée, joyeuse, dont on ne comprend rien aux paroles qui s'entremêlent mais qui suggèrent tout un tas d'images. Surprenant. "The thinner the air" (en début d'article) vient clôturer le tout, le voyage, et nous faire regretter que cet album soit si court. C'est bien là, à mon sens, le seul défaut de ce chef-d'œuvre.

mardi 8 juin 2010

Mes essentiels : Autour de Lucie - "Immobile" (1997)

Autour de Lucie est un groupe de poprock français mené par Valérie Leulliot et pas Lucie ; le groupe est en stand-by depuis quelques années, je ne sais pas vraiment s'ils se sont séparés mais plusieurs membres du groupe ont continué à faire du chemin seul. Parler d'un groupe est un peu impropre vu que la formation n'a cessé d'évoluer au fil des albums, la pièce centrale qui n'aura jamais bougé c'est la chanteuse (auteure des textes).

Quand "Immobile" est sorti, j'étais pas trop dans le truc rock français... euh, non, je vais la réécrire cette phrase façon critique musical... hmm... "quand le 2è opus d'Autour de Lucie est sorti dans les bacs je n'étais pas trop dans le trip rock en français" (important de dire "opus" et "bacs")... ça sonne mieux ? Tout juste je me frottais à des trucs un peu "décalés" genre Diabologum ou m'en remettais aux références solides de Noir Désir, Mano Negra et autres alternatifs de tout poil. J'avais eu une oreille distraite sur le premier album du groupe "L'échappée belle" sorti 3-4 ans avant, je me rappelle avoir vu le clip de "L'accord parfait" sur M6 plusieurs et je jugeais assez définitivement et sévèrement que c'était vraiment trop nunuche comme type de musique. De la musique pour midinette avec des étoiles dans les yeux. Bon, je n'étais pas formé à la pop et tout ce qui ne dégageait pas de testostérone avait tendance à me perturber en matière de musique à guitare. Plus tard, je reverrais alors mon jugement et reconnaitrais que le premier album d'Autour de Lucie avait ce sucre agréable, cette légèreté insouciante (quoique) idoine à soulager les moments à risques d'ennui de passables dimanches. 

"Immobile" revendique donc, si l'on peut dire, une approche pop comme son prédécesseur... il est là le couplet, il est là le refrain, elle est là la voix fluette. Cette voix d'ailleurs, dans son aspect élégamment monocorde et aérien, n'est pas sans rappeler parfois le timbre de Françoise Hardy. Bref, une approche "sucrée", encore des dimanches pour oublier l'ennui, dans cette production. Mais à côté de cette caresse surgissent des éclairs plus rock, ne serait-ce que dans la production même des morceaux ; en effet, le sucre de la composition se voit imbibé de l'acidité et du crayeux de quelques belles saturations guitaristiques... flèches dans la chair sensées souligner une tension, un "quelque chose" que l'étude des paroles nous fait comprendre, nous fait saisir. "Immobile" est un album de tension, mais pas la tension malsaine dont j'avais parlé pour l'album de Battle of Mice... non c'est tout le non-dit contenu dans la complexité des rapports humains. Tout cela est dit joliment, simplement, le recours aux métaphores et ne tombe pas dans l'expérimentation imbécile du "je vais vous parler de quelque chose mais vous n'allez rien y comprendre". 

 
L'album s'ouvre sur "Selon l'humeur" un titre court mi-chanté mi-parlé qui donne déjà la couleur du reste, nerveux et sage à la fois et finement arrangé. On se rend bien compte aussi que l'on va parler de choses pas forcément drôles mais sur un mode pas forcément sinistre et c'est en ça que le pari de cet album est gagné. L'album traite des relations de couple, notamment quand l'ennui s'installe, quand la routine devient plus forte que tout, que l'immobilisme ravage tout sur son passage. Tantôt cet immobilisme se fait atout, arme de séduction, bonheur du moment comme le décrit le morceau "Immobile", tantôt il devient un venin qui étaye les frustrations comme dans "Chanson sans issue". On force les apparences "qui semblent nous soutenir à jamais" jusqu'à se mentir à soi, à elle/lui, aux autres, à tout le monde... c'est toute cette fatalité presque légère qui transpire dans le morceau "La vérité (sur ceux qui nous mentent)", morceau d'abord calme qui prend de l'ampleur à mesure que les guitares arrivent comme des flashs de culpabilité. Enfin, le morceau "Les promesses" (ci-dessus) renvoient à des choses si "simplement compliquées" ai-je envie de dire lorsque dans les meilleurs moments on conclut des pactes solennels avec tout le monde, qu'on sait qu'on ne pourra jamais honorer et qui reviennent à la tronche de l'imprudent qui les a acceptés... En guise de conclusion, je dirais que le tour de force du groupe est d'avoir réussi à complètement assumer le chant en français qui, pour l'époque au milieu des années 90, relevait du vrai courage pour ce genre de musique... les sujets traités dans l'album sont des plus convenus, les paroles assez simples au final mais le tout a une sorte de grâce, de finesse et d'humilité un brin "arty" qui me plaît. Le groupe étant assez goûté par les mélomanes indé de tout poil dans le monde entier d'ailleurs. Même si j'imagine qu'en France à peu près 0,4 % de la population connaît Autour de Lucie !

jeudi 13 mai 2010

Mes essentiels : Polvo - "In prism" (2009)

C'est parce que j'ai lu une critique grotesque sur cet album que j'ai décidé de mettre mon grain de sel dans cette mer d'indifférence que peut provoquer les avis contradictoires sur la dernière production de Polvo.

Polvo est déjà un vieux groupe américain de ce que l'on appelle le "math rock" (certains disent qu'ils ne sont pas vraiment math rock, là encore un débat fumeux), qui est une frange un brin expérimentale de cette musique populaire amplifiée. Par "math rock" on entend compositions complexes, qui tournent et qui virent, qui se basent - pour les plus puristes - sur des formules mathématiques en terme de composition (suite de motifs, combinaisons, parallélismes, oppositions, renversements...etc). Le groupe est également très influencé par les gammes asiatiques, ce qui donne d'étranges progressions d'accords... aussi étranges que leurs textes. De fait, le "math rock" est rajouter du code au code, déstructurer les sons et schémas habituels du rock. C'est un rock séminal et cérébral, cérébral en amont, séminal en aval. 

Le groupe s'est reformé après 11-12 ans de bouderie, de lassitude, d'envie de faire autre chose. La musique du groupe n'est pas sans rappeler les bruitistes géniaux de Sonic Youth, à la fois dans la folie des compositions mais même jusque dans le chant parfois. Polvo sculpte des mélodies au scalpel, qui, encore une fois pour moi, nécessite un réel effort d'adaptation. Quelque imprudent fan de Muse ou Dire Straits risque de casser les dents de ses oreilles à la première écoute. "In prism" arrive donc comme le bébé inattendu, le petit dernier de la famille, le chouchou à qui on excuserait tout ?

Ben oui, pour être honnête, cet album à toutes les allures de beau gosse. J'ai toujours peur quand un groupe se reforme (pour des raisons parfois obscures, parce que Polvo n'a pas l'influence des Pixies par exemple) qu'il nous envoie une galette insipide, voire bourrative, dans les conduits. Là, la peur passe vite, cet album est une jouvence triturée par de vieux routiers dont le fil des compos s'emmêle avec bonheur dans un canevas relativement pop-rock. C'est ce qu'il y a de plus étonnant même dans cet album car, sans perdre son âme math rock, l'album reste spontané, frais et divertissant. Le séminal l'emporterait un peu face au cérébral en quelque sorte.
Les 9 morceaux d'"In prism" sont à la croisée des chemins de l'expérimentation sonore (et "architecturale") et du sucre rassurant d'une poprock léchée. On peut trouver du refrain et du couplet derrière quelques riffs dissonants, on peut trouver un peu de braise et d'âme sous les enchevêtrements de sonorités, de gammes atypiques. On peut louer Polvo de ne jamais avoir cédé au sacrosaint accordage Mi-La-Ré-Sol-Si-Mi tout en cadrant un peu ses envies de fuite vers du n'importe quoi. Des morceaux comme "Dream residue/Work" ou "D.C. Trails" me font indéniablement penser aux meilleures plages de "A thousand leaves" des Sonic Youth quand le morceau d'ouverture "Right the relation" sent bon ce vieux son de rock de routier infléchi par des motifs et rythmiques saccadés. On retrouve le meilleur des riffs "zigzag" polvoesques sur des morceaux de facture maitrisée, aux refrains "mélodieux" et mémorisables, sur le réussi "The Pedlar". On retrouve aussi ces morceaux nerveux typiques du groupe comme le très bon, enflammé (grand solo de gratte !), "Beggar's bowl" Enfin un bon album serait juste bon mais pas génial sans un plat de résistance du gabarit de l'extraordinaire "Lucia" (ci-dessous en écoute), une épopée en notes, fait des divers moments d'une belle histoire. Cela commence comme une ballade cristalline pour subitement se transformer en véritable course-poursuite entre le chanteur, ses paroles et la musique. Un truc à tomber par terre.
Qu'on se le dise, poussière de meuble tu finiras poussière d'étoiles ("polvo" signifiant "poussière" en espagnol). Cet album est un pur joyau qui réconcilie les appétits expérimentaux avec les soifs de beaux airs faciles à siffler sur un fond technique virtuose ; définitivement un album qui doit valoir la peine d'être entendu en live, sûrement pour des clopinettes, dans des clubs branchouilles... mais bon sang, c'est bon de voir revenir ce type de vieux, seul argument valable à les mettre à la retraite qu'une fois morts !

samedi 8 mai 2010

Mes essentiels : Cranes - "Loved" (1994)

"Loved" est le 5ème album des Cranes (ne jamais mettre de "The" avant "Cranes", les intégristes du groupe vous feraient brûler) et est sorti en 1994. C'est avec cet album-ci que j'ai eu mon premier contact avec le groupe. Comme pour chacun de mes disques favoris j'ai eu du mal à apprécier à la première écoute parce qu'encore une fois cela sortait des canons habituels.


Cranes c'est tout d'abord la voix plus que spéciale de la jolie chanteuse Alison Shaw. Les Français pourraient la comparer à celle de la Vanessa Paradis des débuts de carrière, c'est une voix de fillette qui n'a jamais mué, ce qui donne tout de suite un aspect très étrange aux productions du groupe. La voix sera donc soit une cause de rejet direct, soit une cause d'intérêt puis d'adhésion à Cranes. Le timbre de voix de la chanteuse en tout cas ne laissera personne indifférent. Quand on écoute A. Shaw chanter on pense fragilité, timidité, noirceur et sucre. Il y a comme une forme d'insouciance qui voyage dans les ondes en même temps qu'une retenue. Avec pareil organe, ce petit "ruisseau" de voix, la tentation pourrait être forte de trousser des mélodies faciles sur des arrangements pop rassurants. Mais, non, que nenni ! Au contraire tout l'intérêt de l'album repose sur les contrastes.

Oui, "Loved" est un album rempli de sonorités rêches, de rythmiques limite martiales (grâce aux métronomiques coups de boutoir du frère d'Alison, batteur sur cet album), de sons refroidis, de guitares précises et saturées. Les moins malins qualifieraient presque cet album de "romantique" au sens historique du terme : une noirceur enflammée, du sentiment beau et pesant. Parfois, les moins malins parmi les pas malins oseraient presque trouver en ce "Loved" des atours proto-gothiques... ça serait faire un non-sens total. L'album est une ode à la sensibilité à la fragilité mais qui a été emballé dans du mastoc, du robuste, pas dans du papier rose à paillettes ni dans un vol élégiaque de corbeaux. On se rapproche souvent de sonorités froides à la The Cure, d'où la filiation coldwave ; Robert Smith ayant d'ailleurs dit que Cranes faisait partie de ses groupes favoris. On se rapproche également beaucoup des ambiances "shoegaze", des ambiances éthérées, aériennes et oniriques des Cocteau Twins de l'époque des albums "Treasure" et "Blue Bell Knoll". C'est pour ce mélange détonnant des genres que l'album fonctionne magnifiquement, mettant en avant un oisillon tombé du nid qui chantonne sur du béton, mais du très joli béton. Alors alternent les morceaux quasi indus comme ce "Reverie" au rythme du galop d'un cheval, les morceaux plus "lumineux" comme le bien nommé "Shining road", (en clip ci-dessous) avec des morceaux plus graves, plus brutistes comme "Loved" ou d'autres d'une infinie tristesse et beauté comme le minimaliste "Are you gone ?". "Bewildered" est un passage dans des mondes plus oniriques sombres (voire presque inquiétants), plus cotonneux alors que "Come this far" et "Beautiful friend" (et son riff à la Chris Isaak) s'articulent sur une architecture plus pop bien que toujours servis par une production froide, éthérée. Le seul morceau un peu enjôleur, mais pas trop, reste "Paris and Rome", qui clôt (presque) magnifiquement l'album avec son riff xylophonesque.


"Loved" est véritablement un album cocktail à découvrir, on tombe facilement sous le charme discret mais ravageur d'Alison Shaw, on apprécie la finesse des arrangements, les bruitages et les parties rythmiques vraiment superbement travaillées.

jeudi 6 mai 2010

Mes essentiels : Battle of Mice - "A day of nights" (2006)

Battle of Mice est (enfin "était") ce que l'on appelle un "super-groupe" puisqu'il mélange des membres de groupes éminents, influents... bla...bla. La chanteuse arrive de chez Made Out of Babies, le bassiste de Pere Ubu, un multiartiste de chez Neurosis et un ex-membre des Red Sparowes... etc. Ce qui n'a semble-t-il pas été simple à gérer puisqu'apparemment des incidents répétés ont émaillé la naissance de cet incroyable "A day of nights" sorti en 2006. En effet, plusieurs membres du groupe ne pouvaient pas se supporter jusqu'à se frapper dessus même en pleine session studio. On dit que les paroles de l'album (plutôt plus qu'étranges et glauques) étaient directement inspirées des rixes entre tous, sorte d'exutoire en rimes de cette guérilla !



Battle of Mice est donc un super groupe qui a sorti un super album. Pour être précis le type de musique qui inonde nos oreilles est, la plupart du temps, classé "post-metal" qui serait une forme "bourrin" du post-rock (ce rock qui n'en est pas, là où les guitares, les rythmes et les accords ne rappellent pas vraiment les canons habituels du rock). En somme c'est du rock musclé qui laisse large place aux ambiances, sans vraiment de couplet, ni vraiment de refrain. Une sorte de heavy metal "arty" si l'on veut.

Ce qui frappe à l'écoute de cet album c'est l'incroyable ambiance malsaine qui s'en dégage... ouh la... par "malsaine", je n'entends pas pentagrammes, soleils noirs, corbeaux, maquillages blafards et paroles en latin vulgaire faisant gloire à je ne sais quel Satan. Les pignolades adolescentes ne sont pas ma tasse de thé. Non, non... l'ambiance est malsaine dans le sens d'épaisse, de tendue, de stressante. Voilà, "A day of nights" c'est du stress en ondes ! Chaque morceau est une sorte de boule à la gorge qu'on a du mal à avaler, un tremblement perdu d'un souvenir pénible qui nous revient à la tronche sans prévenir. C'est une observation de quelques peurs enfouies. Le morceau d'ouverture "The lamb and the labrador" nous met déjà au parfum, rien que par son titre (le labrador et l'agneau) et le riff dissonant, cette guitare aiguë et aiguisée dans l'oreille droite, la voix mi-démon, mi-démon (ouep, cherchez pas l'ange là-dedans) de Julie Christmas, sorte de Bjork qui se serait mis les doigts dans la prise. Puis à peine se sera-t-on habitué à tout ça que le rythme se casse, le tempo ralentit, la batterie se fait parpaing sonore et le chant se mue en plaintes semi-criées... on a envie de demander à la chanteuse ce qu'il se passe, si tout va bien... "Bones in the water" avec un son inaugural d'orgue d'église commence gentillet et J. Christmas se fait follement calme, de l'acabit de ces psychopathes qui vous caressent avec passion juste avant de vous trancher la carotide avec un tesson de bouteille de whisky. Suivra un déluge de guitares qui sonnent comme des alertes rouges et vous cognent d'effroi ! Ce n'est que pour mieux lancer le "Sleep and dream" terrible, une angoisse de 6 minutes qui compte l'histoire d'un chien torturé dans une cave, après ça hors de question de dormir et encore moins de rêver, on se demandera même si ça sera à nouveau possible, surtout après le cri qui intervient après 1'50. La chanteuse nous assènera dans la fin magistrale du morceau des "Fall asleep and dream now / Windows are made in your sighs / The piece you had hid to hide / The cave walls high in your mind". Tout un programme ! Les morceaux suivants ("Salt bridge", "Wrapped in plain") ne dérogeront pas à la régle pour laisser venir l'incroyable "At the base of the giant's throat" (à écouter ci-dessous).


Ce morceau est tout simplement monumental, d'une tension terrible, d'un glauque assuré et carré. La meilleure bande-son pour le pire cauchemar. Tout bourdonne, tout devient plus lourd, tout tombe et retombe. Si les 2 premières minutes sont un déluge elles ouvrent le passage à une ambiance plus posée mais pas moins inquiétante, qui va peu à peu prendre de l'ampleur jusqu'à nous glacer d'ombre. Une ombre qui marcherait lentement vers nous dans un chemin boueux. Le morceau se fait longue plainte et nous le "subissons" jusqu'à son final inoubliable pour qui l'aura écouté jusqu'au bout... ces cris de femme qui appelle la police à l'aide et se fait brutaliser m'ont vraiment marqué.

Car c'est là le génie de cet album : il est sensoriel, ne laisse vraiment pas l'auditeur indifférent.  Un peu comme le spectateur devant certaines peintures de Goya. On ressent véritablement un malaise, un truc "étrange" qui s'adresse à notre peau, à notre tête, à notre mémoire et à nos peurs. Il est terriblement remuant et éprouvant, c'est une alchimie entre art musical et imagerie personnelle, mais de celle qui trouble, qui nous ramène en des lieux qu'on n'avait pas envie de re-explorer. Le morceau "At the base of the giant's throat" fait l'effet d'une scène d'horreur que l'on ne voulait pas voir mais que le sens des choses nous a quand-même obligé à subir. Cet album nous fait revisiter nos parts d'ombre, celles de l'enfance et celles de l'âge adulte. C'est une pure réussite, un régal dans ce sens où "il se passe quelque chose", ce que la musique devrait toujours avoir comme objectif : nous faire apprivoiser des choses qu'on ne palpe pas tout de suite, des trucs enfouis. Et Julie Christmas est une énorme chanteuse...

mercredi 5 mai 2010

Mes essentiels : Slowdive - "Souvlaki" (1993)

Ma "rencontre auditive" avec Slowdive s'est faite un peu par hasard, je ne courais pas après. C'était le début des années 90 je crois, j'écoutais des groupes comme Lush qui m'avaient introduit à une sorte de nouveau "son", des ambiances nouvelles pour moi qui ne me nourrissais que de rock bien carré. Je me suis rendu compte qu'il y avait un terme générique pour décrire ce style musical qu'on appelle "shoegaze". Ce terme qui signifie "qui fixe ses chaussures" avait été inventé par un critique musical pour désigner ces groupes au jeu scénique inexistant, tellement timides, qu'au lieu de regarder le public il préférait admirer leurs godasses. Le genre désigne donc de la musique pop-rock enrobée d'ambiances oniriques à l'aide de guitares froides, d'effets d'écho, de "flanger" (une sorte d'effet tournoyant de réverbération), et de chant tamisé souvent aigu et trainant. Bref, un genre musical très connoté, très codifié qui fait la part belle au travail de studio, à l'architecture du son. On pourrait dire que c'est une version "rockée" de la coldwave aussi, comme si The Cure avait un peu amplifié leur son.
Slowdive

Bref, Slowdive s'inscrit donc dans cette tradition en vogue dans le milieu indé des années 90 avec comme partenaires de jeu les déjà cités Lush, Ride, Adorable, Chapterhouse de qui ils sont les plus proches même si dans la famille on peut trouver aussi My Bloody Valentine ou les Boo Radleys. Déjà auteur d'un remarquable album "Just for a day", le groupe anglais sort en 1993 ce magnifique album "Souvlaki", titre aux consonances grecques, (le "souvlaki" étant une brochette grecque, au poulet, à l'agneau, accompagné de légumes ou de riz). Pour moi cet album reste le "double-blanc" du songe, de la mélancholie aérienne, de la légereté qu'on peut parfois discerner dans le mystère. Le groupe s'organisait autour de 3 têtes pensantes : Neil Halstead (compositeur en chef, "lead singer"), Christian Savill (fabriquant du son) et la beauté suprême Rachel Goswell (seconde guitariste et chanteuse). Ouep, comment ne pas tomber amoureux de Rachel Goswell ? Si j'avais été assez con dans ma jeunesse pour mettre des posters d'artistes sur le papier-peint de ma chambre, sans hésiter mes murs auraient été retapissés de portraits de Rachel Goswell !



La grande réussite de l'album tient donc du lyrisme qui émane des ambiances éthérées. La voix de Rachel Goswell est parfaitement mise en valeur (notamment par rapport au premier album où elle était plus en retrait) et se fait le contrepoint de charme des agréables sonorités chaudes du timbre d'Halstead. L'album s'ouvre sur "Alison", une sorte de slow liquide, apaisé et trainant qui donne déjà sa couleur à l'album, l'oreille est prise dans un coton doux, la mélodie est tout de suite facile à retenir. A la différence de My Bloody Valentine, le "propos" musical de Slowdive est moins biscornu, plus spontané. De fait, l'album n'est qu'une suite magnifique de songes nostalgiques, doux, qui enveloppent l'auditeur dans une sorte de petite lévitation. Idéal pour calmer ses nerfs, on tartine l'âme avec "Machine gun", on s'envole loin avec le bourdonnant "40 days", on se caresse l'esprit avec les rayons de "When the sun hits". On est troublé par l'émotion acoustique, dépouillée, d'un de mes morceaux favoris (tout artiste confondu) "Dagger", qui vous prend à la gorge, comme une hésitation à pleurer d'on ne sait trop quoi.
"Souvlaki" est l'album qui m'a donné envie de connaître plus en amont le "shoegaze", de travailler le rêve. Je me suis rendu compte aussi que ce type d'album fonctionnait comme un médicament pour moi, de nombreuses fois j'ai pu l'écouter pour tenter de m'extraire de quelques jours médiocres. Cet album, oui, c'est un baume.

samedi 1 mai 2010

Mes essentiels : My Bloody Valentine - "Loveless" (1991)

Quel menteur je ferais si je vous disais qu'en 1991, à mes 14 ans, je connaissais bien My Bloody Valentine et que j'étais impatient d'acquérir leur nouvel album "Loveless" ! Je veux bien passer de temps en temps pour un branleur mythomane branchouille mais il y a tout de même quelques limites à s'imposer pour garder un peu de légitimité à écrire des balivernes. J'ai découvert cet ovni irlandais aux alentours de ma majorité ; à croire que jusqu'à ce cap symbolique il était interdit de chausser ses oreilles de leur musique. Il n'y a rien de moins original, dans le petit monde suffisant des mélomanes avertis, que de dire que cet album "Loveless" est un pur chef-d'œuvre, la clef de voute d'une certaine façon de penser le rock, la mélodie, la musique en général. Il suffirait de parcourir les milliers de critiques au sujet de cet album pour en attester.

Photo promo de My Bloody Valentine


Comme à chaque fois que l'on se retrouve face à ce genre de provocation musicale, les premiers contacts entre l'objet et l'acquéreur laissent  perplexe. Appuyer sur le bouton "play" de sa chaine hi-fi ou de son baladeur c'est comme entamer à la fois un chemin de croix et un parcours initiatique. Déjà la pochette de l'album, photo floue d'une guitare sur fond pourpre/fuchsia quasi fluo, donne le ton... on sait qu'on va passer un moment spécial, on s'imagine des maux de tête, des rêves ou des cauchemars agencés à coups de notes incertaines. Mais arrive le moment où lesdites notes commencent à faire sursauter la légendaire et presque proverbiale poussière ornementale des baffles... le machin fuchsia s'ouvre sur un vrombissement digne des meilleurs moments des réparations de "4L Savane" du garage "Chez Dédé" à Nanterre, une compilation de stridences, de larsens emballés dans une pochette surprise de saturation.


Le bonbon semble indigeste, cet "Only Shallow" ("Seulement superficiel" pour traduire le titre) passe un savon à nos oreilles qui ne savent pas vraiment de quoi on les accuse. La voix sucrée et délicieusement aérienne, en arrière-plan, de Bilinda Butcher est à peine perceptible (la vidéo met davantage la voix en avant que sur la version de l'album) si bien que l'on a envie, dans un premier temps, de demander à l'ingé son d'éteindre le Boeing qu'il a malencontreusement laissé tourner à côté des micros d'enregistrement. Forcément, on se demande un peu ce qu'il se passe, là, dans les conduits auditifs. Il y a tout pourtant : un air sympa, une voix sympa... mais de très méchants "vrooooong" ou "brouaaaaaaaaaaarff" qui semblent parasiter le tout, comme une trace de doigt sur une vitre rend dingue les maniaques du ménage. Puis on se dit "arf, après tout c'est que la première chanson, c'est p't'être un truc comme ça, conceptuel pour démarrer le bazar". Puis en fait non.


"Only shallow" est définitivement la chanson la plus "pop" de l'album, la plus accessible, la moins tarabiscotée. La suite de l'album n'est qu'un chantier de sonorités rêches, avec des guitares-scies, des batteries-marteaux-piqueurs toujours accompagnés au fond de la pièce de ces voix blanches. "To here knows when" est comme le rêve d'un colibri géant qui virevolterait maladroitement près d'un mégaphone, un songe cotonneux dont on ne sait vraiment s'il est à ranger dans les tiroirs des belles hallucinations ou dans des armoires d'angoisse. "When you sleep" a tout de cette candeur adolescente, l'intro nous donnerait presque envie de siffler sous le soleil... mais elle reste pervertie par l'astuce des textures crasses des guitares qui semblent hésiter entre nous tailler l'ouïe et nous conter des romans sentimentaux. "Sometimes" semble calmer le jeu quelque peu, l'orage des arrangements nous peint des coulures (oui, "coulures") plus que des traits assurés sur ces ambiances oniriques que l'on a parfois au lever du lit, dans notre remontée à la surface d'après la nuit... et je pourrais continuer dans ce genre de descriptions pendant des heures.


Finalement, à quoi avons-nous été convié à l'heure d'écouter cet album ? Bien, je pense que c'est tout d'abord à un certain renversement de codes habituels de la musique, sur les sensations qui en émanent. "Loveless" est définitivement l'album le plus onirique que j'ai jamais entendu et il m'a fait comprendre que la science des rêves si chère à Gondry est tout sauf une science exacte. Là où bien des artistes nous avaient indirectement fait comprendre que le rêve, le "hors-soi", était presque obligatoirement léger, imperceptible, "Loveless" en est le contrepied formidable. La subtilité ne semble jamais jaillir du silence, de la transparence du moment mais davantage dans le gribouillage, l'abondance, le bruit perpétuel. La magie nait du gribouillage, un peu comme quand en dessinant des formes aléatoires, en les connectant les unes aux autres on discerne un animal fabuleux, un arbre majestueux : tout ce que notre imagination arrive à accommoder avec le désordre, dans une forme d'impressionnisme involontaire. "Loveless" pour moi fonctionne comme un magnifique gribouillage sonore, là où la subtilité, l'onirisme, ne découle pas naturellement d'ambiances suspendues mais de la capacité à saisir les entre-deux. Tout ce fatras de saturations, d'effets, n'est alors pas un travestissement conceptuel des mélodies mais davantage une mise en valeur de celles-ci. Oui, "Loveless" est un des plus grands albums pop de toute l'histoire (en attendant évidemment la sortie du prochain Obispo...), ce qui explique qu'il ait coûté si cher à sa maison de disque (qui a failli faire faillite à cause des moyens mis en jeu pour la production de l'album), ce qui explique le temps qu'il a fallu au groupe pour le faire naître... cet album allait influencer dans le futur bon nombre de groupes rock.

mardi 27 avril 2010

Mes essentiels : Diabologum - "#3" (1996)

Ah... j'étais jeune, j'étais pas beau. 19 ans, je sentais le sable tiède un peu mouillé. Les cheveux pas dans le vent et plus toutes mes dents déjà. C'était 1996, on était encore au début des années Chirac, les jours étaient aussi marrants que les blagues d'Alain Juppé. Une espèce de morosité s'installait dans le peuple de gauche et un peu partout ailleurs aussi. Grèves, manifs, "droit dans mes bottes", "dans ce pays, une fracture"... les JO d'Atlanta, licence d'espagnol, j'arpentais les bars avec ma pote Delphine, soirées avec Isabel...etc.





1996 : l'année de sortie de "#3 - ce n'est pas perdu pour tout le monde" des rigolos Diabologum... enfin, rigolos comme des blagues de Juppé quoi... je me rappelle avoir écouté cet album rapido dans un magasin "Gibert" (sur un "point écoute" avec les casques pourris reliés par des flexibles de douche) du centre-ville pictave. La pochette bien grise m'intriguait, je ne connaissais Diabologum que de nom et je m'attendais à du rock péchu facile avec un nom de groupe pareil... pendant ce temps-là j'avais un pote qui ne trainait que dans le rayon "Metal" et que ça allait lui prendre des plombes pour choisir un de ses énièmes albums de merde. Je laissais donc trainer mes oreilles sur cet album crasse comme une mine à la Zola... et la première écoute a été un coup de grisou ! Je n'ai pas vraiment aimé, je trouvais ça bizarre... je faisais défiler les titres sur le "point écoute" en me disant "bordel, c'est quoi ce truc ?". Mais je ne sais pas, même sans trop aimer, j'ai acheté le CD... la connerie vous pousse parfois dans vos derniers retranchements, lâcher 110 francs de l'époque pour un truc que l'on n'aime pas spécialement. Comme il m'était arrivé de payer un café à un mec que je ne pouvais pas sentir. Par snobisme anticipé je devais me dire que ça faisait classe d'avoir un ovni dans sa discothèque ou, au pire, un frisbee de rechange pour les vacances estivales. Puis sortir dans une conversation musicale "arf, ça fait penser à du Diabologum les paroles...là", je trouvais que ça avait son petit cachet.


Conscient d'avoir fait une belle bêtise, j'ai tout de même voulu explorer les limites de mon masochisme à écouter plusieurs fois ce carbone sonore. Qu'y avait-il à en dire ? J'étais pour le moins circonspect... déjà les mecs ne chantaient pas. Des deux voix que je distinguais (Michel Cloup et Arnaud Michniak), pas une seule ne me parlait vraiment... elles étaient d'une banalité affligeantes dans le meilleur des cas, d'une monotonie autiste froide pour le pire et ne produisaient donc aucun effet prosodique ou mélodique. Au service des paroles sans doute... puisque pour parler des paroles, moi qui me croyais cérébral (Kellogs ou Chocapic), j'ai tout de suite pigé que je n'étais pas assez fourni en neurones ne serait-ce que pour accéder au sens vaguement général des morceaux. "De la neige en été", un titre beau comme le pire de cet ignoble épagneul italien nommé Cocciante qui prend de stupides coups de soleil, commençait avec ces mots tonitruants "Quand j'ai ouvert les yeux, le monde avait changé, au milieu du mois d'août je crois qu'il a neigé". Là, on a envie de se tirer une balle et de crier "putain les intellos à la con, vous faites chier avec vos concepts !". Parce que ce lyrisme de béton, je n'y comprenais rien, d'autant plus qu'il était sous-tendu par un capharnaüm de guitares saturées qui partaient dans tous les sens. On y était, en plein dedans, dans le cliché de musique pour étudiant de philo à discuter de Bergson et Hegel entre deux gorgées de pineau des Charentes. "365 jours ouvrables", un autre morceau de ce truc sorti par Diabologum, nous prévenait dès le titre qu'on allait se marrer et parler amour-passion... méli-mélo de phrases mystérieuses "échange chef d'Etat contre prophète, signe incurable n°1 du service après-vente..." ? Huh ? Et le Michniak qui "chante" là-dessus a en plus l'outrecuidance de ne rien trop cacher de son accent toulousain.


Les premières écoutes sont traumatisantes si bien qu'on devrait les interdire pour directement passer à la deuxième écoute voire la troisième. Ouep, parce que cet album de Diabologum, c'est un marathon, un effort à fournir pour ne pas se mettre de trop grosses claques à son esprit de tolérance. Tout est codé, tout est codifié et tout est si différent. Les compositions sont noires et tendues, emballées souvent dans des riffs de guitare qui hésitent entre dissonance et veine rock ; puis un jour on arrive à déchiffrer ce code, on se fait enfin un peu vainqueur de ce que l'on écoute... et quand la révélation se fait à vous, tout devient prodigieux. "#3 - Ce n'est pas perdu pour tout le monde" est un album sur l'air du temps même si celui-ci est vicié. Il magnifie la peur, l'angoisse, la grisaille à coup de paroles définitives que l'on reçoit comme des gifles sèches. C'est la description d'un quotidien en décrépitude, une sorte de grande métaphore journalistique des jours qui s'écoulent au milieu des années 90. Toutes les peurs, toutes les rages rentrées, sont inscrites dans le dédale des compositions, dans la façon de Michel Cloup de déclamer avec distance les pesanteurs, dans la façon d'Arnaud Michniak de scander autoritairement les anxiétés. Parfois le propos peut paraître nihiliste comme dans le saisissant morceau "Il Faut" ("on dit que l'art est mort, mais il ne l'est pas encore, il faut le tuer, les choses seront plus claires, on saura mieux ce qu'il nous reste à faire"). "365 jours ouvrables" ne dresse pas un portrait si malhonnête d'une génération qui croit qu'elle va se perdre à peu près à cause de tout (SIDA, précarité sociale, méfiance vis-à-vis de la politique, de la chose religieuse...). L'album a beaucoup à voir finalement avec une tradition hip-hop/rap au niveau des ressentis, des malaises mais sous une forme éclatée, "rockisée". La façon de procéder rappelle énormément ce que quelques années plus tard on appellera "slam". Pour ceux qui connaissent l'œuvre des deux complices têtes pensantes du groupe Cloup et Michniak (partis dans des projets personnels après le split du groupe) on peut dire que cet album est la parfaite symbiose, synthèse, des deux esprits : l'attrait du quotidien pour Cloup, le sens du grave de Michniak. Enfin, l'album vaut aussi beaucoup d'être écouté pour ce morceau instrumental (construit autour du riff de "Pea" du groupe Codeine), "La Maman et la Putain", qui accompagne le monologue du film de la nouvelle vague de Jean Eustache qui porte le même nom. Jamais monologue de film n'a été aussi bien "mis en scène" par la musique qui souligne toute la tension, la sensibilité, contenue dans les mots qui arrivent à nos oreilles.


C'est avec ce genre d'album que je me dis que la musique est aussi affaire de patience, d'apprivoisement mutuel entre l'artiste et son auditeur. Si je m'étais avoué vaincu dès les premières écoutes, si je n'avais pas eu ce minuscule éclat de curiosité, je serais passé à côté de quelque chose d'unique, de vraiment "beau"... et accessoirement sans doute passé à côté des œuvres futures de Cloup (avec son groupe Expérience) et Michniak (en solo ou avec Programme)... quel gâchis c'eût été, non ? J'ai toujours essayé de "vendre" cet album à mon entourage, qui, comme moi à la première écoute, reste très circonspect quant à mon enthousiasme et prêt à me taxer de "putain d'intello à la con qui fait chier avec ses concepts !"... hé hé...