samedi 1 mai 2010

Mes essentiels : My Bloody Valentine - "Loveless" (1991)

Quel menteur je ferais si je vous disais qu'en 1991, à mes 14 ans, je connaissais bien My Bloody Valentine et que j'étais impatient d'acquérir leur nouvel album "Loveless" ! Je veux bien passer de temps en temps pour un branleur mythomane branchouille mais il y a tout de même quelques limites à s'imposer pour garder un peu de légitimité à écrire des balivernes. J'ai découvert cet ovni irlandais aux alentours de ma majorité ; à croire que jusqu'à ce cap symbolique il était interdit de chausser ses oreilles de leur musique. Il n'y a rien de moins original, dans le petit monde suffisant des mélomanes avertis, que de dire que cet album "Loveless" est un pur chef-d'œuvre, la clef de voute d'une certaine façon de penser le rock, la mélodie, la musique en général. Il suffirait de parcourir les milliers de critiques au sujet de cet album pour en attester.

Photo promo de My Bloody Valentine


Comme à chaque fois que l'on se retrouve face à ce genre de provocation musicale, les premiers contacts entre l'objet et l'acquéreur laissent  perplexe. Appuyer sur le bouton "play" de sa chaine hi-fi ou de son baladeur c'est comme entamer à la fois un chemin de croix et un parcours initiatique. Déjà la pochette de l'album, photo floue d'une guitare sur fond pourpre/fuchsia quasi fluo, donne le ton... on sait qu'on va passer un moment spécial, on s'imagine des maux de tête, des rêves ou des cauchemars agencés à coups de notes incertaines. Mais arrive le moment où lesdites notes commencent à faire sursauter la légendaire et presque proverbiale poussière ornementale des baffles... le machin fuchsia s'ouvre sur un vrombissement digne des meilleurs moments des réparations de "4L Savane" du garage "Chez Dédé" à Nanterre, une compilation de stridences, de larsens emballés dans une pochette surprise de saturation.


Le bonbon semble indigeste, cet "Only Shallow" ("Seulement superficiel" pour traduire le titre) passe un savon à nos oreilles qui ne savent pas vraiment de quoi on les accuse. La voix sucrée et délicieusement aérienne, en arrière-plan, de Bilinda Butcher est à peine perceptible (la vidéo met davantage la voix en avant que sur la version de l'album) si bien que l'on a envie, dans un premier temps, de demander à l'ingé son d'éteindre le Boeing qu'il a malencontreusement laissé tourner à côté des micros d'enregistrement. Forcément, on se demande un peu ce qu'il se passe, là, dans les conduits auditifs. Il y a tout pourtant : un air sympa, une voix sympa... mais de très méchants "vrooooong" ou "brouaaaaaaaaaaarff" qui semblent parasiter le tout, comme une trace de doigt sur une vitre rend dingue les maniaques du ménage. Puis on se dit "arf, après tout c'est que la première chanson, c'est p't'être un truc comme ça, conceptuel pour démarrer le bazar". Puis en fait non.


"Only shallow" est définitivement la chanson la plus "pop" de l'album, la plus accessible, la moins tarabiscotée. La suite de l'album n'est qu'un chantier de sonorités rêches, avec des guitares-scies, des batteries-marteaux-piqueurs toujours accompagnés au fond de la pièce de ces voix blanches. "To here knows when" est comme le rêve d'un colibri géant qui virevolterait maladroitement près d'un mégaphone, un songe cotonneux dont on ne sait vraiment s'il est à ranger dans les tiroirs des belles hallucinations ou dans des armoires d'angoisse. "When you sleep" a tout de cette candeur adolescente, l'intro nous donnerait presque envie de siffler sous le soleil... mais elle reste pervertie par l'astuce des textures crasses des guitares qui semblent hésiter entre nous tailler l'ouïe et nous conter des romans sentimentaux. "Sometimes" semble calmer le jeu quelque peu, l'orage des arrangements nous peint des coulures (oui, "coulures") plus que des traits assurés sur ces ambiances oniriques que l'on a parfois au lever du lit, dans notre remontée à la surface d'après la nuit... et je pourrais continuer dans ce genre de descriptions pendant des heures.


Finalement, à quoi avons-nous été convié à l'heure d'écouter cet album ? Bien, je pense que c'est tout d'abord à un certain renversement de codes habituels de la musique, sur les sensations qui en émanent. "Loveless" est définitivement l'album le plus onirique que j'ai jamais entendu et il m'a fait comprendre que la science des rêves si chère à Gondry est tout sauf une science exacte. Là où bien des artistes nous avaient indirectement fait comprendre que le rêve, le "hors-soi", était presque obligatoirement léger, imperceptible, "Loveless" en est le contrepied formidable. La subtilité ne semble jamais jaillir du silence, de la transparence du moment mais davantage dans le gribouillage, l'abondance, le bruit perpétuel. La magie nait du gribouillage, un peu comme quand en dessinant des formes aléatoires, en les connectant les unes aux autres on discerne un animal fabuleux, un arbre majestueux : tout ce que notre imagination arrive à accommoder avec le désordre, dans une forme d'impressionnisme involontaire. "Loveless" pour moi fonctionne comme un magnifique gribouillage sonore, là où la subtilité, l'onirisme, ne découle pas naturellement d'ambiances suspendues mais de la capacité à saisir les entre-deux. Tout ce fatras de saturations, d'effets, n'est alors pas un travestissement conceptuel des mélodies mais davantage une mise en valeur de celles-ci. Oui, "Loveless" est un des plus grands albums pop de toute l'histoire (en attendant évidemment la sortie du prochain Obispo...), ce qui explique qu'il ait coûté si cher à sa maison de disque (qui a failli faire faillite à cause des moyens mis en jeu pour la production de l'album), ce qui explique le temps qu'il a fallu au groupe pour le faire naître... cet album allait influencer dans le futur bon nombre de groupes rock.

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