samedi 1 mai 2010

"Je mourrai pas gibier" d'Alfred

Prototype de la BD que l'on commence à lire distraitement un après-midi d'ennui et que l'on n'arrête jamais de commencer jusqu'à la finir, "Je mourrai pas gibier" est un ouvrage splendide, chaud comme la brûlure d'une lame de couteau qui pénètre la peau.



Inspiré d'un court roman (portant le même nom) de Guillaume Guéraud, cette BD "prend aux tripes" comme on dit. Le lecteur est plongé directement dans ce que l'on devine être un drame à travers la voix off intradiégétique du narrateur-héros, Martial, bouleversant. "Je mourrai pas gibier" compte un fait divers terrible, une boucherie sans nom, dans une petite ville du Médoc, Mortagne, où la haine et la bêtise se cultivent comme le bon vin. C'est un portrait sans concession de cette France profonde pourtant louée par les politicards. Chasse, pêche, traditions et bitures sont au programme. Le genre de village où tout le monde croit connaître tout le monde, où tout le monde sourit à la dame, où tout le monde gagne son petit quelque chose au loto annuel.

Dans ce décor plusieurs personnes arrivent à trouver leur compte, à consommer les jours sans scrupule au milieu d'un discours de haine, de clichés (sur les homos, sur les déficients mentaux, sur les femmes). Puis il y en a d'autres (comme le narrateur), si peu, qui le vivent moins bien, s'interrogeant sans doute sur la place qu'ils occupent, là, au milieu de tout ce monde. Ainsi se moque-t-on d'eux, de cette différence qu'ils portent à ne pas vouloir nager dans le médiocre, à refuser la haine, la violence des coups et des mots. Martial n'a pas envie de suivre la trace de son frère (violent, cynique et lâche), de sa sœur (idiote, vulgaire), de son père (ouvrier transparent dans une scierie). Il s'entend même avec Térence, l'idiot du village... c'est dire.

Puis le mariage de son frère, puis le ras-le-bol, puis la folie, puis la violence dans ce qu'elle a de plus définitif. "Je mourrai pas gibier" remonte aux sources de la haine, de la honte sans jamais chercher véritablement à expliquer le pourquoi du comment (même si tout dans l'œuvre relate une "logique" de la violence)... c'est une œuvre magistrale, contée avec finesse par un Alfred dont le sens de la couleur et du cadrage, et le trait sec, fait alterner sans cesse l'explicite avec l'implicite, la violence crue devant nos yeux, celle suggérée par les mots. A dévorer des yeux et de la tête, absolument.

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