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vendredi 10 décembre 2010

Le jour où...



Le jour où tes yeux se sont éteints
A perte de vue disparaissaient les chemins
Sur lesquels des chiens couleur cannelle
Déjà oubliaient peu à peu d'aboyer

Par ton regard tracés du bout de l'infini
Les contours neufs du monde tremblaient
Comme frémissent des paupières fragiles
Vaincues, balayées par le souffle du mal

Les traces légères de toi que nous devenions
A leur tour semblaient fuir sans révérence
L'écho de toutes ces mélodies transparentes
Que le vent jouait à la harpe de tes cheveux

Dès lors du temps inutile se construisait
Sur le plancher de tous nos soupirs tus
Là où nous, chiens abandonnés en chemin,
Apprenions déjà peu à peu à t'oublier.

texte / musique © p.o.v. 2010.

samedi 2 octobre 2010

Esto para Mayra

 © p.o.v.

"No tenía ganas de ver cualquier cosa ni detrás, ni al lado.
Ni siquiera esa belleza borrosa y como pintada de las luzes del fondo de la ciudad ; ésa, de azul saturado, que suaviza ya las noches jóvenes.

No tenía ganas de ver cualquier cosa ni detrás, ni al lado.
Ni siquiera lo que pintan esos relieves bañados de aventura en segundo plano del paisaje ; ésos que sabían moldear las victorias sanas del sol.

No tenía ganas de ver cualquier cosa ni detrás, ni al lado.
Ni siquiera el calor confuso y esencial de esas otras caras en segunda plano de la fiestas ; ésas que sutilmente aparecían y desaparecían siempre que hacía falta.

No tenía ganas de ver cualquier cosa ni detrás, ni al lado.
Todavía no la penumbra que hacían crecer esos futuros avasalladores en el segundo plano del presente de entonces ; ésos que de todas formas me volvían cada vez más ciego.

No tenía ganas de ver cualquier cosa ni detrás, ni al lado
pues mis ojos cada vez eran cogidos
por el borde de tu cara
por un hilo negro de tu pelo
por todo lo que sí yo quería ver,
hispánica y en el primer plano :
tú."

mardi 1 juin 2010

Les lignes de désespérance de vie

(c) p.o.v. 

Le poing réouvert, les doigts s'éventaillent sans voiles et montrent l'incertitude de directions tracées dans l'invisible. Un faisceau vers la terre, un autre vers le ciel, un autre vers soi, un autre vers l'autre et un autre  vers nulle part. Flèches cardinales d'aucun vents d'ouest, d'est, de sud, de nord ou d'ailleurs tourbillonnant dans une géographie impossible. Infinies autant qu'inexistantes, cinq foudres qui s'abattent, cinq cordes qui pendent, dispersent une énergie perdue. C'est un bouquet piquant et décharné arrimé à une plaine sillonnée du creux des lignes de désespérance de vie. La plaine-paume est le terrain vague, vagabond, froissé de vallées aplaties sur lesquelles rien n'est vraiment écrit. Elles qui ne font que porter les rides des souvenirs volatiles, leur relief se dessinait au gré des empreintes laissés par la main des autres, leurs cheveux, leurs hanches, leur chaleur et leurs certitudes. Il n'y plus de ligne de vie à étudier, encore moins d'espérance, seulement les plis minimaux de la marque du temps, un espace infécond de tout ce que l'on ne sait plus saisir, de tout ce à quoi on ne peut plus se raccrocher, de tout ce qui fuit au devant et après quoi on court à perte. Rien ne semble vouloir faire refermer la main, creuser du relief. Alors, le poing réouvert tend cinq piques, un contre la terre, un contre le ciel, un contre soi, un contre l'autre, un contre rien.
___

autres textes : ici

vendredi 7 mai 2010

Dans la mer... on distinguait un corps

    On distinguait un corps. Peu à peu, le son intime de la mer changeait d'aspect. Les collines de vagues sous-marines se berçaient plus lentement, tout ce ciel d'eau s'ennuageait d'échos inquiétants. A mesure qu'une ombre sans vie vrillait vers les fonds dans un ralenti infini, la rumeur intérieure des eaux se métamorphosait. Ce n'étaient plus ces habituels va-et-vient vibrants qui huilent la mécanique subtile de la mer. Ils devenaient succession de tentatives avortées de mouvement. La chute freinée mais inexorable du corps inoculait un poison à l'eau salée. Le bleu du haut qui pigmente la peau de la mer s'alourdissait de tons nouveaux et plus sombres. Une tiédeur maléfique, dans un voyage du chaud vers le froid, teintait son tempérament désormais troublé. L'intrus stagnait au milieu de tout cela, aimanté par les nuits abyssales et sablonneuses dont il serait fatalement l'hôte. Le peuple de l'eau s'effaçait à son passage, taisait sa présence, frayait tous azimuts. En elle la mer sentait papillonner une colonie de maléfices que ce corps perdu laissait irradier. Une onde à travers les ondes, l'angoisse ravageait les rochers vaincus qui s'effritaient, les coraux usés qui s'anémiaient. L'envahisseur malsain devenait tout, pervertissait tout et rien ne semblait pouvoir le vaincre ni l'expulser. Il n'était que passager à l'intérieur d'un monde qui ne voulait pas de lui ; il poursuivait son étrange périple en s'étendant malgré lui, lançant des bras imaginaires qui étranglaient ce qui brillait encore alentour. La mer vaincue ne savait pas saigner ni ne parvenait à froisser son étendue, pour se retrouver et renaître, grâce au vent matinal. La révoltante présence en elle de ce corps inconnu était le symbolique spectacle de sa propre descente aux enfers. Ce qui ressemblait à du silence recouvrait les ultimes murmures, les dernières onomatopées marines. Seul le râle ombré d'un deuil anonyme s'échappait péniblement des traits d'eau que traçait le condamné dans sa chute. Un son mat et un tremblement imperceptible de particules minérales indiquaient que c'était la fin. C'était la fin et peu à peu le son intime de la mer allait changer d'aspect. On ne distinguait plus de corps.

    Là-haut pour tous il avait disparu à jamais. En bas pour tous il était apparu pour toujours.

De nouveau un petit projet qui associe texte et musique persos.

mardi 4 mai 2010

Au hasard

 Non loin de Saint-Malo (France, Ille-et-Vilaine, août 2008) (c) p.o.v.
Nous ne savions plus nous arrêter, nous ne savions plus quoi voir, il semblait que nous avions fait tout le tour, pris tous les détours. Déjà. L'eau et ses vagues, les rochers qui butaient contre l'eau et ses vagues, nos chaussures qui butaient contre les rochers qui butaient contre l'eau et ses vagues : tout nous faisait comprendre qu'il était l'heure de partir, de rejoindre l'ordinaire. Au point même que nous avions recommencé à manger des sandwichs, premier symbole d'un retour trop précoce mais obligatoire à la vie urbaine. Oui, là, désormais, autour de nous, les paysages s'imitaient les uns les autres dans une comédie pathétique de la répétition. Sans doute dans l'espoir de susciter ce dégoût né d'un trop plein. Rien ne ressemblait plus à la mer ici que la mer là-bas, rien ne ressemblait plus à un craquement de brindilles ici qu'un craquement de brindilles là-bas. Tout ce qui bougeait dans le ciel au-dessus de nous était la copie de ce que l'on avait pu scruter ailleurs. Pour nous rassurer, nous nous redisions pour la soixantième fois que c'est quand-même beau, que c'est quand-même surprenant, que c'est quand-même vivifiant, que c'est quand-même sans adjectif possible tout cela, là. A croire que pour être sûrs de ne pas salir le moment il fallait nous encourager à trouver les lieux magnifiques, presque inquiets que leur beauté ne s'imposât plus à nous. Alors nous marchions, nous marchions encore, nous ne savions plus quoi voir et nous voulions provoquer le hasard à emprunter des chemins dont nous savions qu'ils ne menaient nulle part si ce n'est vers un champ, une route. Idiotie que de provoquer le hasard, c'est comme vouloir le prendre en photo. Nous ne voulions pas croire que nous avions déjà tout vu, tout arpenté, que nous avions tout dit d'ici, que nous nous étions déjà surpris de tout. Nous tournions en rond dans nos appétits frustrés d'excaver de l'extraordinaire autant que nous tournions en rond autour de la mer. Tenaillés par l'injustice de nous habituer à ce qui ne devrait jamais être habituel, nous ne regardions plus grand chose de peur de l'avoir vu en mieux ailleurs. Venait l'insoutenable instant où résonnait dans ce vent déjà entendu ailleurs un "bon, ben on revient à la bagnole ?". Il fallait quand-même à un moment s'avouer vaincus pour ne pas tomber dans l'amertume totale de s'être trop gavés de belles choses au point de trouver le joli déjà trop fade.
Puis nous avons tourné la tête à notre droite. Puis nous avons vu la mer manger la ville. Puis nous avons vu les branches secouées par le vent en train d'"encouvercler" la mer, ou le ciel, c'est selon. Une estampe. Figée. Moi mon regard se faisait déjà monochrome, le temps aussi sans doute. Le hasard nous était tombé dessus, nous l'avions provoqué. Je pouvais alors tenter, pourquoi pas, de le prendre en photo.

samedi 1 mai 2010

La valse des vents noirs

 Quelque part en Touraine (France, Indre-et-Loire, juillet 2009) (c) p.o.v.
La campagne solitaire s'éteignait meurtrie par la valse sombre de vents nouveaux. Ils soulevaient toute la sourde colère des sols et la déchéance qui avait grandi dessus pour empoussiérer de misère ce qu'il restait des bons souvenirs. Ils avaient pour traces des sifflements stridents, perpétuels, insupportables, qui cinglaient les oreilles comme le sable violemment jeté à la figure pique les yeux. Leur infernale ritournelle faisait plier les herbes mais aussi un peu ce ciel où les nuages cédaient à la panique du désordre. Çà et là, ils chuchotaient ou l'acide ou l'amer au creux des pensées de ceux qui tentent d'effacer, d'oublier, de ne pas regretter. Ce que l'on ne pouvait plus se refuser d'entendre redécorait d'ombre tout ce que l'on n'arrivait plus à voir. Les assauts répétés, victorieux et cyniques des vents de juillet-août, marquaient d'un sillon profond un air annonciateur de jours lourds, tus et vaincus. Mauvais, ils emportaient la substance invisible et mystérieuse qui charpente les raisons d'être, qui écrivent la chronique des jours. La seule chose que ces vents n'arriveraient pas à emporter c'était moi, déshabillé des illusions, maquillé à mon tour d'ombre et de poussière.


Cela fait partie de mes "projets triples", à savoir associer photo, texte et musique persos (je sais, ça fait beaucoup de choses...)

mardi 27 avril 2010

Là où est né l'hiver

 Étang de la Mer Rouge (France, Indre, janvier 2008) (c) p.o.v.

Début 2008 au bord des étangs, nombreux en la région, les balades solitaires ressemblaient à la découverte du pays où était né l'hiver. Les arbres déshabillés par l'absence de soleil avaient entamé cette mutation étrange qui transforme les branches en longs bras squelettiques. A leurs extrémités apparaissaient des mains de bois, décharnées, tordues par des douleurs inconnues, poignées de doigts sans ongles. Cet hiver couvrait la nature d'un dépouillement indécent, faisant tomber les masques des lieux. Aidé par un automne qui avait fait tomber les feuilles et rougir le sang, il s'abattait avec détermination sur la campagne. Les étangs étaient mis à nu dans le grand rien des eaux qu'ils enserraient, sans plus aucun repère vert qui filtrait la lumière propre à leur renaissance. Contraints au silence, ils tendaient un voile d'eau désespérément calme qui semblait détenir le pouvoir d'absorber tous les bruits et de taire l'excentricité des pensées. Sans doute pour toutes ces raisons, se promener en de tels lieux renvoyaient à une quête de se dépouiller soi-même. C'était autoriser la saison à prodiguer sa magie noire pour extraire en nous tout ce que l'on croyait vouloir garder.

lundi 26 avril 2010

Sous un ciel lait d'argent

 Plage bretonne (c) p.o.v.

Le ciel était un lait d'argent visité par les nuages discrets, détendus, qui semblaient supporter tout son poids. Quelque chose en nous, sûrement, voulait qu'il se perce pour s'alléger mais aussi répandre un peu de sa magie humide sur le sable, pour entrer en dialogue avec sa presque jumelle flaque mercure dans laquelle il se reflétait. La plage imitait le calme de l'eau. Omnisciente et cachée, une brise soufflait des replis sur la mer qui, à son tour, froissait dans une respiration continue le tissu de sable. La plage était alors un journal d'empreintes du vent dont seul la sérénité du moment pouvait déchiffrer les cantiques. Les pays au loin n'étaient réduits qu'à l'expression indécise d'une ligne dégrossie, de traits désajustés qui raturaient ou le ciel, ou le sol. Ils étaient les intrus et les étrangers du paysage, tout autant que nous pouvions l'être. Après tout nous étions terriens et terrestres, de la caste inférieure que composent les choses qui existent par rapport à la noblesse de celles qui s'imaginent. Au milieu de tout cela, dans cet apaisement qu'offraient l'immensité, la profondeur, seule la discrétion de ce que nous ne pouvions être eût semblé rendre grâce au moment. Loin de tout, hors de tout, loin de nous, hors de nous.

jeudi 22 avril 2010

Anatomie du voyageur solitaire

Le voyageur solitaire ne fait pas que "partir vers", malheureusement il "revient à". Il part souvent de jour, humant le petit matin en général, celui qui au dehors, vous savez, a cette odeur métallique diffuse des rails d'une gare refroidie par la nuit. C'est celui qui a ce son tamisé de petits chocs porcelaine bon-marché remplie de ce café pas très bon mais qui s'apprécie comme un grand vin, quand le palet dort encore, tâtonne, hésite. Les matins de départ sont joyeux, sensoriels, rappellent tout ce qu'il y a de bon à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire a pour compagnie essentielle et suffisante tous les bons pré-sentiments des moments agréables à venir, l'imagier en brouillon de ce qu'il doit se passer ainsi que cette excitation enfantine à se frotter à un peu d'imprévisible quand-même. Il marche lentement dans la gare, dans l'aéroport (que sais-je ?), non par fébrilité, encore moins par réticence, mais pour prendre clairement conscience du temps qui passe, pour s'amuser avec, comme si déambuler lentement entre deux couloirs jaunâtres allait arrêter la course du temps. Il veut vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait que tous les plaisirs sont ceux que l'on "s'inflige" (!) en prenant son temps, inventant une sorte de concept flou entre sadisme et masochisme. Puis vient l'heure du départ, et il se surprend selon les moments à dire "enfin !" ou "déjà ?". "Enfin" parce qu'il part, "déjà" parce qu'il sait qu'il vit le meilleur et que c'est éphémère.

(c) p.o.v.

Le voilà parti. Trois heures ? Deux jours ? Quatre mois ? Six ans ? Peu importe. Le retour avec tout son bagage d'angoisse poindra bien trop tôt quoi qu'il en soit pour le voyageur solitaire. Parti vers le monde, voir le monde, voir du monde... il reviendra du monde pour ne rien voir, ne voir personne.
 (c) p.o.v.


Le voyageur solitaire revient souvent de nuit, il maudit chaque atome qu'il respire, chaque lueur qu'il distingue, dans une symphonie dissonante de mauvaise humeur en sourdine. C'est cette nuit, vous savez, qui vous noie, on est submergé par un fleuve noir qui emporte tout sur son passage, qui vous étouffe comme une tempête de suie, qui vous fait tousser sèchement l'esprit. C'est celle qui code chaque bruit d'un impossible croisement épileptique entre grondement et gémissement douloureux. Tout n'est qu'agression et rappelle tout ce qu'il y a de mauvais à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire n'a plus alors que pour compagnie les souvenirs déjà ombrés des moments agréables passés, les pages de l'imagier à peine terminé se déchirent toutes seules et à toute vitesse. Il ne veut pas effacer les instants joyeux de sa mémoire tout en sachant que ceux-ci le maltraitent déjà, alors qu'il est assis à la place 52 du TGV, à la place 504 de l'avion (que sais-je ?). Le voyageur solitaire est de retour, il marche vite, non par impatience de retrouver ce qu'il a eu tant de bonheur à quitter, mais plutôt déjà pour dire "merde !" à tout cet échantillon de bonheur qu'on lui a mis sous le nez, pour tourner vite le dos à tout ce qui pourrait lui faire regretter encore plus son retour. Il veut ne surtout pas vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait qu'après les voyages restent les bons moments en tête, que l'important c'est de les avoir vécus et de pouvoir les partager. Il n'a rien envie de partager à ce moment précis, il n'est pas prêteur. A l'heure du retour il se surprend à dire toujours "déjà ?" et jamais "enfin !". "Déjà" parce qu'il est revenu... et rien d'autre parce qu'il a vécu le meilleur et qu'il savait que c'était éphémère.

mercredi 21 avril 2010

Histoire des cimes

Quelque part en Touraine (France, novembre 2009) (c) p.o.v.

Sonnent amer les cimes, au lever des yeux, juste à la surface de l'ennui qu'elles piquent. Ce sont maigres routes, au lever des yeux, qu'elles tracent pour vider les vides. Ici bois acéré, aigu, au lever des yeux, rien ne s'efface ; pas même le vent de moi. Lances létales et fines, au lever des yeux, là trépassent les cieux sans sécher les peurs.

mardi 20 avril 2010

Le monde est à côté de toi

 Beg ar Van (France, Finistère, juillet 2009) (c) p.o.v. 

Le monde était à côté de moi, je prenais le temps de le regarder se reposer pour lui faire plaisir, il saurait peut-être me le rendre au centuple de la seule monnaie de son intriguant caractère sauvage. Comme à tous, on m'avait enseigné qu'il n'avait pas d'âge, comme tous je ne savais pas vraiment comment il était né. Peu importe. Tout juste je n'ignorais pas qu'il était là avant tout, avant moi, et qu'il serait là après tout, après moi. A contempler là-bas, planté sur la roche, tous les éléments d'un regard ralenti par cette envie de respirer profondément ce paysage, je me disais que ce portrait immuable d'eau, de pierre, de ciel, de feu herbeux, me remettait à ma place, celle d'un homme privilégié. Au-dessus des lignes cassées, des trous d'eau, ce tableau de Miro en trois dimensions, me renvoyait à quelque chose de rassurant, à cette immobilité apaisée que des siècles de vent et de pluie n'avaient pas réussi à pervertir. Ces boules de pierre chiffonnée, cette mer chatouillée par quelques rochers, rendaient plus grande et supportable ma condition d'être humain, je me sentais à la fois si petit et si grand, si dominateur et si soumis. Ce paysage ridé de sa propre mémoire me faisait m'oublier un peu, me délestant imperceptiblement de mes angoisses, entre deux battements de cil. J'étais terrien, aérien, aquatique. J'étais ici et ailleurs. J'étais perdu et chez moi, car le monde que je ne connaissais pas était à côté de moi.

Le feu d'un élan statique

Beg ar Spagnoled (France, Finistère, juillet 2009) (c) p.o.v.

Le sol s'était fait tapis moelleux sous nos pieds, prêt à endormir et border nos pas pour faire rêver notre marche en avant. La végétation s'était embarquée dans une petite chaloupe de vent et chaque brin d'herbe, dans un balancement contrôlé de droite à gauche, nous lançait des "bonjour" bienveillants. Le jour était bon en effet, frais et lumineux, l'éclat parfait d'un œil curieux. La roche sèche, imposant menton de bête minérale recouvert d'une barbe d'on ne sait combien de siècles, se laissait dompter. Droit devant nous se présentait un ciel détendu dans son uniforme bleu bien à sa taille, sous nos chaussures une rousseur aux éclats verts semblait crépiter. C'était un feu qui ne réchauffait rien d'autre que nos yeux pour nous aider à fixer l'instant. La masse végétale nous précédait et nous suivait à la fois sans donner pour autant l'impression de bouger autrement que de côté, de droite à gauche. Elle se précipitait devant et derrière nous, sans jamais nous affoler, mue par un élan paradoxalement statique. Oui, chaque tige, chaque brin, que nous saluions du regard ici réapparaissait deux mètres plus loin, là. Étrange sensation que de se sentir suivi et guidé par le feu touffu attisé d'un élan statique. Étrange mais agréable sensation. Parfois, mais rarement, nous prenions congé du phénomène pour apercevoir une pièce de mer coincée entre deux morceaux de roches, c'était comme une récompense après tout, une mer-boussole qui venait éteindre les flammes herbeuses que nous écrasions depuis des poignées de quart-d'heure. Définitivement, le jour était bon près de ce feu.

lundi 19 avril 2010

Aimer se perdre

Granada (Espagne, Andalousie, Mars 2009) (c) p.o.v.

J'aimais faire buter mes yeux contre ces lances-arbres jusqu'au risque de me piquer ; en regardant en contrebas la ville, on trace des labyrinthes sans entrée ni sortie puisque l'intérêt réside dans l'idée folle de ne jamais s'enfuir, de poursuivre éternellement du regard cet enchevêtrement astucieux de pierres, de murs et de rues. Oui, ces rues elles montent, descendent, tournent, s'enlacent et s'entrelacent, enveloppent, serrent, s'ouvrent, se referment. Le regard se perd, le touriste s'y épuise par plaisir et joue avec son impatience de trouver un point de vue, un recoin ou d'enfin aller grimper sur la montagne qu'il voit depuis longtemps, depuis loin. La grosse bienveillance de la montagne, d'une imposante sobriété, d'un relief tout commun semble exiger d'exister par contraste par rapport à ce montage blanc qu'elle domine. Depuis la Alhambra, on contemple les singuliers petits périples menés dans les ruelles quelques heures ou quelques jours auparavant, les yeux remplaçant alors les jambes et le vent caressant les joues remplaçant la sueur. Tout invite à s'y perdre, tout invite à s'y retrouver.

Les fins de jour glorieux

Plage bretonne (juillet 2009) (c) p.o.v.

De la mer l'épiderme semblait traversée par de chatoyantes créatures faites de soleil. Gentiment, lentement, sûrement.  C'était un indice visuel que la vie n'était qu'une explosion au ralenti ; et, dans tout ce chaos de particules suspendues qui venaient à nous pour percer le regard, il fallait savoir se gonfler d'énergie. Avaler le soir et le ciel avec, en plissant les yeux, en silhouettant les formes. Là était arrivé le moment d'architecturer la mémoire, de donner au paysage des parfums qui flotteraient dans l'espace de nos réconforts futurs, nous le savions. Sur le mille-feuilles de cette mer s'éparpillaient de glorieux reflets, transports subtils d'un soleil devenu millions. Les eaux messagères nous livraient ce qu'il restait du souffle de la lumière qui s'allongeait, prise dans sa fatigue de fin du jour. Des tapotements astraux concentrés, qui dansaient sur le dos des vagues, cognaient à la porte de cette sérénité qui nous envahissait peu à peu. Regarder s'endormir ce qui constituait tout le spectacle de la nature c'était bien faire son travail d'émerveillement simple pour les observateurs que nous étions. Pesants, nos pieds modelaient dans le sable humide toutes nos envies de nous assoupir à notre tour. Nous voulions profiter de cette berceuse piquée du scintillement des vagues mais adoucie par la vibration des éléments discrets. Le vent léger amplifiait subtilement les petits riens : les grincements incongrus des branches d'arbre, les frottements intimes de deux grains de sable, les mélodies inversées du flux-reflux de la mer. Si seulement nous avions pu plisser les oreilles pour avaler le soir et la brise, silhouetter les sons, nous l'aurions fait aussi. Nous aurions une fois de plus architecturé la mémoire pour donner aux paysages des sons qui voyageraient dans l'espace de nos réconforts futurs, comme un poing qui s'ouvre. Puis le paysage s'endormit profondément. Les ombres le léchaient jusqu'à l'effacer. A peine avions nous eu le temps de l'accompagner dans son sommeil qu'il fallait déjà fuir le songe, la suspension, les reflets, les vibrations. Saurions-nous seulement un jour si nous avions fait notre travail d'observateur, de chercheur du sublime ?

Le temps d'une pause


Cap Fréhel (France, Côtes d'Armor, août 2008) (c) p.o.v.

 Les replis de l'air baptisaient nos fronts comme montait en nous le chant des eaux. Surplomber le tout c'était tout surmonter jusqu'à faire partie de la couleur, jusqu'à ce qu'elle fasse partie de nous. Nous attrapions l'horizon à la seule force du regard pour taire ce qu'il y a de plus bavard en nous. Dès lors l'en-face n'avait, semble-t-il, pas d'intérêt à exister en dehors de ce que nous pouvions seulement imaginer de lui en silence. Là où les yeux ne portaient plus, là où rien n'était encore perceptible, pouvaient vivre des histoires, des images ou légendes ; toutes ces choses que nous ne connaissions pas bien, où la sûreté anguleuse du maintenant se mélangeait au flou rond des autrefois... à moins que ce ne fût l'inverse. Batailles maritimes, terres conquises ou défendues au large, naufragés et miraculés à bout de souffle, poussaient quelques dixièmes de seconde de façon immatérielle sur l'étendue bleue. Tout le courage de l'humanité, tout son désespoir, avaient dû à un moment ou un autre lisser les vagues que nous contemplions. Au loin, derrière tout ce bleu il y avait encore du bleu et les points de contact semblaient infinis entre ciel et mer de telle façon que l'on aurait pu retourner le monde sans que sa logique ne soit altérée. Alors, oui, dans cet espace sans limite la couleur des lieux entrait en nous comme un nouveau sang venant irriguer de ses rivières multiples nos appétits de fuite. N'y avait-il pas eu ici quelque créature fascinante, inquiétante, pour terroriser les masses et ravir le rêveur en quête de fantastique, celui qui porte le monde trop raisonnable en deuil ? N'y avait-il eu ici un bal de drapeaux, une cérémonie de roses, une fête disparue mais magique pour éteindre les peurs de tous ceux secoués par l'angoisse que crayonnaient sans cesse les jours incertains ? Ce chant des eaux qui montait en nous, cette couleur qui nous envahissait, permettaient de nous rappeler ce qui n'avait peut-être jamais existé, d'interrompre la raison des semaines pour visiter quelques secondes des contes imprécis. Respirer l'air et tout ce qu'il cachait en lui c'était faire une gloire à la pause, à ces instants figés qui nous sortent de nous. L'observation sereine, lente, des décors réduisait les distances entre l'imaginaire et le vécu, le suggéré et le concret. Ce que tout le paysage faisait taire en nous ouvrait le passage à nos sens, vers une petite déraison qui nous élevait dans notre capacité amoindrie à nous émerveiller de la beauté des choses.

Entre deux mystères

 Granada (Espagne, Andalousie, mars 2009) (c) p.o.v.

Là-bas, je me baladais dans les rues la nuit de ma ville d'exil, deux jours avant le retour, pour prendre le temps de discuter une dernière fois avec elle. Elle semblait mettre tous mes sens en éveil. Tous les échos tamisés de ce qui peut nous faire vibrer nous reviennent soudainement à l'esprit, et violemment amplifiés, quand nous savons ce que nous sommes sur le point de perdre. Les éclairages artificiels qui illuminaient son collier de rues étaient autant d'yeux posés sur moi, le bruit des pas pressés des passants silencieux résonnaient, cotonneux et aléatoires, suggérant une sorte de sarabande cardiaque retenue. Les odeurs de la ville en sueur le jour s'étaient transformées petit à petit pour devenir ce musc urbain fait de brise nocturne, de pierre et de métal refroidis. Tout était différent la nuit, moi y compris. Même mon reflet me semblait beaucoup plus intéressant à observer sur les vitrines. L'ombre que je projetais sur le verre était alors une silhouette d'une découpe presque parfaite. Privé d'une dimension, je devenais un aplat noir humanoïde, constitué d'astucieux enchainements de lignes bien droites, de courbes harmonieuses, des formes encastrées avec sagesse et précision. La nuit là-bas m'offrait un dédoublement. C'était moi qui ressentais ce faible tremblement intérieur, cette injustice faite émotion, qui nous prend quand une histoire se termine malgré nous. C'était un autre moi qui apparaissait en image, impassible, immatériel et parfait, seulement vêtu de la nuit. Je faisais des aller-retours, sans vraiment en avoir véritablement conscience, entre ces deux états, entre ces deux mystères. Un qui me ramenait à ce que j'avais de plus bouleversant en moi, gourmand et méfiant de tout ce qui l'entourait. Un autre, méconnaissable, inconsistant, qui me dépossédait de tout cela, m'allégeant en quelque sorte de moi-même. Là-bas la nuit, je me baladais dans les rues et entre deux mystères.

Pour écouter Mount Eerie - "Between two mysteries" > ici