lundi 19 avril 2010

Le temps d'une pause


Cap Fréhel (France, Côtes d'Armor, août 2008) (c) p.o.v.

 Les replis de l'air baptisaient nos fronts comme montait en nous le chant des eaux. Surplomber le tout c'était tout surmonter jusqu'à faire partie de la couleur, jusqu'à ce qu'elle fasse partie de nous. Nous attrapions l'horizon à la seule force du regard pour taire ce qu'il y a de plus bavard en nous. Dès lors l'en-face n'avait, semble-t-il, pas d'intérêt à exister en dehors de ce que nous pouvions seulement imaginer de lui en silence. Là où les yeux ne portaient plus, là où rien n'était encore perceptible, pouvaient vivre des histoires, des images ou légendes ; toutes ces choses que nous ne connaissions pas bien, où la sûreté anguleuse du maintenant se mélangeait au flou rond des autrefois... à moins que ce ne fût l'inverse. Batailles maritimes, terres conquises ou défendues au large, naufragés et miraculés à bout de souffle, poussaient quelques dixièmes de seconde de façon immatérielle sur l'étendue bleue. Tout le courage de l'humanité, tout son désespoir, avaient dû à un moment ou un autre lisser les vagues que nous contemplions. Au loin, derrière tout ce bleu il y avait encore du bleu et les points de contact semblaient infinis entre ciel et mer de telle façon que l'on aurait pu retourner le monde sans que sa logique ne soit altérée. Alors, oui, dans cet espace sans limite la couleur des lieux entrait en nous comme un nouveau sang venant irriguer de ses rivières multiples nos appétits de fuite. N'y avait-il pas eu ici quelque créature fascinante, inquiétante, pour terroriser les masses et ravir le rêveur en quête de fantastique, celui qui porte le monde trop raisonnable en deuil ? N'y avait-il eu ici un bal de drapeaux, une cérémonie de roses, une fête disparue mais magique pour éteindre les peurs de tous ceux secoués par l'angoisse que crayonnaient sans cesse les jours incertains ? Ce chant des eaux qui montait en nous, cette couleur qui nous envahissait, permettaient de nous rappeler ce qui n'avait peut-être jamais existé, d'interrompre la raison des semaines pour visiter quelques secondes des contes imprécis. Respirer l'air et tout ce qu'il cachait en lui c'était faire une gloire à la pause, à ces instants figés qui nous sortent de nous. L'observation sereine, lente, des décors réduisait les distances entre l'imaginaire et le vécu, le suggéré et le concret. Ce que tout le paysage faisait taire en nous ouvrait le passage à nos sens, vers une petite déraison qui nous élevait dans notre capacité amoindrie à nous émerveiller de la beauté des choses.

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