jeudi 22 avril 2010

Anatomie du voyageur solitaire

Le voyageur solitaire ne fait pas que "partir vers", malheureusement il "revient à". Il part souvent de jour, humant le petit matin en général, celui qui au dehors, vous savez, a cette odeur métallique diffuse des rails d'une gare refroidie par la nuit. C'est celui qui a ce son tamisé de petits chocs porcelaine bon-marché remplie de ce café pas très bon mais qui s'apprécie comme un grand vin, quand le palet dort encore, tâtonne, hésite. Les matins de départ sont joyeux, sensoriels, rappellent tout ce qu'il y a de bon à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire a pour compagnie essentielle et suffisante tous les bons pré-sentiments des moments agréables à venir, l'imagier en brouillon de ce qu'il doit se passer ainsi que cette excitation enfantine à se frotter à un peu d'imprévisible quand-même. Il marche lentement dans la gare, dans l'aéroport (que sais-je ?), non par fébrilité, encore moins par réticence, mais pour prendre clairement conscience du temps qui passe, pour s'amuser avec, comme si déambuler lentement entre deux couloirs jaunâtres allait arrêter la course du temps. Il veut vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait que tous les plaisirs sont ceux que l'on "s'inflige" (!) en prenant son temps, inventant une sorte de concept flou entre sadisme et masochisme. Puis vient l'heure du départ, et il se surprend selon les moments à dire "enfin !" ou "déjà ?". "Enfin" parce qu'il part, "déjà" parce qu'il sait qu'il vit le meilleur et que c'est éphémère.

(c) p.o.v.

Le voilà parti. Trois heures ? Deux jours ? Quatre mois ? Six ans ? Peu importe. Le retour avec tout son bagage d'angoisse poindra bien trop tôt quoi qu'il en soit pour le voyageur solitaire. Parti vers le monde, voir le monde, voir du monde... il reviendra du monde pour ne rien voir, ne voir personne.
 (c) p.o.v.


Le voyageur solitaire revient souvent de nuit, il maudit chaque atome qu'il respire, chaque lueur qu'il distingue, dans une symphonie dissonante de mauvaise humeur en sourdine. C'est cette nuit, vous savez, qui vous noie, on est submergé par un fleuve noir qui emporte tout sur son passage, qui vous étouffe comme une tempête de suie, qui vous fait tousser sèchement l'esprit. C'est celle qui code chaque bruit d'un impossible croisement épileptique entre grondement et gémissement douloureux. Tout n'est qu'agression et rappelle tout ce qu'il y a de mauvais à être vivant et là où l'on est dans la vie que l'on mène. Le voyageur solitaire n'a plus alors que pour compagnie les souvenirs déjà ombrés des moments agréables passés, les pages de l'imagier à peine terminé se déchirent toutes seules et à toute vitesse. Il ne veut pas effacer les instants joyeux de sa mémoire tout en sachant que ceux-ci le maltraitent déjà, alors qu'il est assis à la place 52 du TGV, à la place 504 de l'avion (que sais-je ?). Le voyageur solitaire est de retour, il marche vite, non par impatience de retrouver ce qu'il a eu tant de bonheur à quitter, mais plutôt déjà pour dire "merde !" à tout cet échantillon de bonheur qu'on lui a mis sous le nez, pour tourner vite le dos à tout ce qui pourrait lui faire regretter encore plus son retour. Il veut ne surtout pas vérifier une sorte de croyance populaire et personnelle qui dirait qu'après les voyages restent les bons moments en tête, que l'important c'est de les avoir vécus et de pouvoir les partager. Il n'a rien envie de partager à ce moment précis, il n'est pas prêteur. A l'heure du retour il se surprend à dire toujours "déjà ?" et jamais "enfin !". "Déjà" parce qu'il est revenu... et rien d'autre parce qu'il a vécu le meilleur et qu'il savait que c'était éphémère.

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