mardi 15 mars 2011

Le Japon (édito d'un con)


Il y a de grandes modes : aller en Islande ou en Mongolie, le scrapbooking et la course au pathos. On ne vit désormais que dans l'émotion, la réflexion est à peu près morte il y a 15 ans. On pense charisme au lieu de compétence. On pense à la place au soleil plutôt qu'au travail de l'ombre. L'émotion a tout tué, l'émotion sous toutes ses coutures, l'émotion esthétique (le paraître) plutôt que l'essence, le profond. L'observation de la misère jusqu'à s'en rouler dedans, l'important n'étant pas la misère ni la douleur mais ce que l'on peut en faire, ce que l'on peut en sous-tirer, pour palier à certains creux qui nous peuplent. On s'apitoie, on s'agite, on pousse de hauts cris, on colorie avec des teintes criardes les pages blanches de notre apathie profonde, parce qu'un "wow !" ou un "Oh, merde, c'est pas possible !!" vaudra toujours mieux que deux "réfléchis un peu avant". Pleure, gesticule, gave ton égocentrisme des restes de ce que tu crois être de l'humanisme, nourris ta conscience de chocs que tu t'auto-suggères. La terre tremble, les vagues gonflent, le paquet de chips à la main, on fait des "wow" et des "oh non, c'est pas possible" en essayant de se persuader que ça nous bouleverse. L'important n'étant pas d'être bouleversé mais de dire qu'on l'est. Emotion, plan séquence et n'oublie pas d'ouvrir grand la bouche, interloqué, pour qu'on comprenne. L'émotion, hein, l'émotion, un formidable habit qui cache le ridicule de l'indifférence véritable. Pleure un Japonais, ça t'évitera de regarder le voisin qui crève à côté. Pleure deux Japonais, ça t'aidera à te dire que t'es pas qu'une merde à vociférer sur les Arabes, les Chinois ou les Martiens. Les "ouh la la" sont la mélodie de la bonne conscience qui est morte, les "ouh la la" comme échos terribles de tout le reste dont tu n'as rien à foutre. On est gentil à pleurer pour le Japonais, ne nous ôtez pas notre bonheur à souffrir gratis pour du Japonais qu'on ne connaît pas. C'est ce que l'on gère le mieux, la souffrance cinématique grégaire pour mieux refuser les souffrances personnelles qui empestent à gauche ou à droite de nous. Fais des chansons sur le Japon, peins pour le Japon, calligraphie tes "wow, c'est pas possible", et fais-le bruyamment pour taire ce rugissement interne qui te fait dire qu'au fond tu t'en fous. Tu veux juste être à la mode, actualiser un statut Facebook et lever des fonds pour aider un des pays les plus riches du monde pour à côté cracher (c'est-à-dire détourner ton regard de lui quand tu le croises) sur le vieux mec avec un bonnet bizarre qui parle pas bien français et qui demande du blé au coin de l'épicerie. La souffrance japonaise n'est que plus exquise que si elle est spectaculaire, parce que la souffrance ne vaut que par le biais du spectacle, c'est un show, une représentation, une fête à laquelle on veut être invité. A coups de "T'as vu c'est terrible" et de simagrées textuelles, on se vautre dans la joie de pouvoir éveiller frauduleusement des réflexes de compassion. Faussaires de sentiments, on en redemande, on se trouve beaux dans notre capacité à s'émouvoir. Rien ne nous touche, on ne pleure pas pour le voisin sauf s'il est pris dans un tsunami et loin de nous. Ce voisin rêvé qui est loin, ce voisin impossible, celui qui n'est pas à côté. Plus tu es loin de moi, moins je te connais, moins je te vois, plus je t'aime. Brasse de l'air, agite les drapeaux, sors tes mantras de fraternité, rien n'y fera si tu oublies ce qui cogne à côté. Il est si facile de regarder ce que l'on nous montre et d'écouter ce que l'on nous gueule, c'est clinquant, c'est brillant, c'est rassurant. Elle est rassurante cette souffrance, cette misère en télé, en radio, en blog, en images, ça nous évite de fouiller. On la mange, l'important c'est de se dire qu'on est ému, pas de s'émouvoir. N'oublie pas l'émotion dans la misère des autres, oublie la misère, c'est plus facile. Si tu dois crever, fais le en grand qu'on puisse en parler, mais loin.

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